Dur d’oreille

Vous avez remarqué sans doute comme moi que quand le ventre est vide, rien ne va plus dans la caboche: à croire que la nourriture qui suit son cheminement dans le tube (sans fin) digestif fait étinceler les neurones. Impossible de trouver le sommeil malgré une lassitude qui envahit les membres lâches et les courbatures qui paralysent le corps. Il est carrément vain d´essayer de suivre un programme de télévision: l´animateur qui en temps normal paraissait pétillant, plein d´humour et d´esprit, semble tout à coup d´une fadeur abyssale. Aucune émission n´est plus capable de retenir une attention soutenue au fil ténu de la faim qui ronge les entrailles. On a beau se retourner sur sa couche, Morphée a pris la clé des champs! Alors on essaie de lire: non pas un livre! (ce serait trop demander à cette épave que de faire un effort pour aller à la bibliothèque chercher le bouquin entamé quelques mois auparavant, au printemps des bonnes résolutions condamnées d´avance), mais la presse journalière qui, en gros titres, selon les différentes paginations, cadrages, couleurs, affiche les préoccupations des rédactions. La lassitude de lecteur s´accentue quand il s´aperçoit que les problèmes traités le jour même sont les mêmes depuis pratiquement neuf mois, à quelques différences près: seule la priorité des informations change. Ainsi, la privatisation qui était rampante au bas de la page, s´affiche en gros au beau milieu, sur quatre colonnes avec en timbre l´éternelle photo du Premier ministre. La cherté de la vie revient pour la énième fois avec ceci que le blé ravit la vedette à la pomme de terre. Ce qui ne change pas par contre, c´est l´éternel aveu d´impuissance du gouvernement et bien entendu le silence complice d´institutions impliquées dans la défense du pouvoir d´achat du citoyen. On passera rapidement sur les terroristes résiduels abattus ici et là comme sur les attentats dont la tragique banalité ne retient même plus l´attention.
Evidemment, les interrogations sur le retard dans les programmes de logement interpellent le lecteur bien que celui-ci sait pertinemment que la crise durera tant que la terre tournera et que si les douaniers ont accompli un exploit digne d´intérêt en saisissant 4 containers de pétards, rien n´empêchera nos hittistes, le mouloud prochain, de se faire un peu d´argent en vendant sur les trottoirs, au nez et à la barbe de toutes les institutions liguées contre le trafic et la fraude, ce qui aura échappé au zèle et à la vigilance de nos gabelous.
Mais l´article qui a attiré le plus l´attention du jeûneur agonisant, c´est un petit encadré en page du journal: un de ces petits articles qui jadis faisaient les délices de la presse sur une colonne qui assemblait tous les événements insolites de la planète. Il s´agit d´une curieuse information concernant l´exploit fantastique d´un anonyme pakistanais. On sait bien que dans cette région du monde jadis dominée par les philosophies bouddhistes et brahmanistes, les fakirs réalisaient des performances inouies avec certains appendices de leur corps.
Ainsi ce Pakistanais, qui a accédé à l´universelle renommée grâce au Guiness des records, n´a pas trouvé mieux que de soulever un poids de 61,7kg avec son oreille droite. On ne sait toujours pas si le champion est dur d´oreille, s´il est de droite ou de gauche, s´il est gaucher-droitier au ambidextre et ses performances possibles avec son autre oreille.
Tout ce que l´on suppose, c´est qu´il aurait pu inspirer un Van Gogh local.