L’ennemi intime

Quand un pouvoir quelconque ne veut pas communiquer de documents importants à son (ses) vis-à-vis, c´est qu´il y a une raison majeure à cela. Raison d´Etat, raison politique, raison morale.
Quand on retient sous le coude des archives capitales concernant un conflit armé, c´est surtout pour protéger la réputation de certains acteurs survivants de l´opprobre générale.
Ainsi ce n´est que cinquante années après la fin de la Première Guerre mondiale que les Français ont appris avec stupeur que le gouvernement français qui avait dirigé la guerre avait demandé à son état-major de ne pas bombarder les usines Krupp (sidérurgistes allemands) situées en Alsace-Lorraine alors occupée par les troupes teutonnes. Il en sera de même, après, pour beaucoup d´actions menées en France, en Algérie ou sur tout théâtre d´opérations menées par l´armée française.
Quand j´étais jeune lycéen et que j´étais attiré par les vitrines des librairies qui offraient des lectures fort chères, je fus intrigué par le titre d´un livre qui relatait les «événements» d´Algérie: Cette haine qui ressemble à l´amour. Je n´ai jamais lu ce livre, mais je compris par la suite, à travers les vaines tentatives de fraternisation menées par la propagande coloniale qui voulait faire croire que, sous le conflit qui opposait les «indigènes» à leurs envahisseurs, il devait exister un vague sentiment contradictoire d´attraction-répulsion.
La suite de l´histoire des relations m´apprit hélas! qu´il n´en est rien et que malgré l´indépendance chèrement acquise, un sentiment de méfiance existait toujours entre les tenants de la colonisation et ceux qui voulaient une Algérie souveraine. C´est en dents de scie qu´ont évolué les rapports entre les deux pays: l´apogée du ressentiment fut atteint quand l´Algérie voulut renégocier le prix du pétrole. Le gouvernement Pompidou déclara une guerre économique, et seule la solidarité de certains pays sauva l´Algérie de difficultés économiques à un moment où elle entreprenait plan quadriennal et révolution agraire.
Le choc pétrolier de 1973 rendit les Français plus réalistes. Il faut rappeler qu´entre 1971 et 1973, une campagne haineuse fut menée contre l´émigration algérienne: attentats, agressions, chasse au faciès.
C´est sous le règne Chirac que naquit l´idée d´un traité d´amitié entre l´ex-colonisateur et l´ex-colonisé. C´est sur un chemin pavé d´arrière-pensées que ce projet échoua: d´abord, devant le projet de loi scélérate du 23 février 2005, et ensuite, devant le regain de nationalisme et le refus de repentance affichés par Sarkozy.
On comprend alors que tout traité d´amitié est impossible entre un régime qui a gardé sous le coude, 45 ans durant, les plans secrets des champs de mines et le pays qui n´a récolté, pendant ce temps, que des moissons d´acier!