Nicolas Sarkozy et la république bananière

Un ancien chef d'Etat français et deux de ses ministres poursuivis par la justice. Ils auraient été corrompus par un Etat africain. Et dire que les Français avaient l'habitude de faire la leçon de morale aux...Africains. Rapide état des lieux...

«L'innocente présomption». Sept ans, jour pour jour, Nicolas Sarkozy se retrouve sur le devant de la scène libyenne. Au moment où nous écrivons ces lignes, l'ancien président français passe sa deuxième journée de garde à vue dans les locaux de l'Office anticorruption de Nanterre (France). Son ancien ministre de l'Intérieur, Brice Hortefeux, était lui aussi entendu dans ces mêmes locaux par les enquêteurs durant toute la journée de mardi dernier. Un autre de ses ministres, Claude Guéant, a été, en mars 2015, mis en examen après une garde à vue pour «blanchiment de fraude fiscale, faux et usage de faux». En juin 2017, les juges lui confisquent ses biens immobiliers. Ils sont tous les trois sous le coup d'une enquête ouverte, en avril 2013, notamment pour «détournements de fonds publics et corruption active et passive» dans ce que les médias appellent le «financement libyen de la campagne présidentielle de 2007 de Nicolas Sarkozy». On a beau prendre tous les gants du monde pour présenter cette affaire et toutes les présomptions d'innocence que l'on voudra, c'est la première fois dans l'histoire de France qu'un ancien chef de l'Etat et deux de ses ministres sont impliqués dans une affaire de corruption par un autre Etat étranger (il s'agit de la Libye dans le cas présent). L'affaire a été révélée, en mai 2012, par le journal électronique français Mediapart. Une enquête a été ouverte depuis avril 2013. Depuis, les indices et autres révélations n'ont cessé d'être rassemblés par les enquêteurs. Ce qui permet de dire que la mise en garde à vue, de Nicolas Sarkozy, est largement motivée et que l'enquête se rapproche de plus en plus de la vérité. Il serait trop long de rapporter tous les éléments qui ont filtré durant ces cinq années d'enquête. Néanmoins, on peut tenter de résumer l'affaire. Sarkozy alors qu'il était ministre de l'Intérieur sous Jacques Chirac, aurait sollicité, via des intermédiaires, l'aide financière de la Libye en vue de se présenter à l'élection présidentielle française de 2007. Le chef de l'Etat libyen, Maâmar El Gueddafi, accepte de lui donner jusqu'à 50 millions d'euros. Le 6 mai 2007, Sarkozy est élu président de la République française. En décembre de la même année, le leader libyen est invité en France par Sarkozy qui l'autorise même à planter sa tente dans les jardins de sa résidence officielle, l'hôtel Marigny. C'était trop d'attention. En 2011, Sarkozy change d'attitude avec El Gueddafi. Il est le premier à ordonner le bombardement de la Libye en dépassant les recommandations de la résolution 1973 de l'ONU. Pas seulement. Marine Le Pen résume bien dans son tweet la situation: «Cette affaire n'est pas seulement une question de financement électoral, elle toucherait aussi à une guerre, à l'élimination d'un chef d'État, à la déstabilisation d'un pays suivie par une vague migratoire massive», écrit-elle. L'intervention française en Libye, aujourd'hui décriée par l'ensemble de la classe politique française, n'a pas servi les intérêts de la France. Au contraire, le chaos provoqué par les bombardements, puis l'assassinat de Maâmar El Gueddafi, a toujours des répercussions en France et même en Europe avec le terrorisme et les flux migratoires. Et comme pour atténuer ce qui est reproché à Sarkozy, il n'est question que de financement de sa campagne électorale alors que rien ni personne ne sait à quoi a réellement servi l'argent libyen versé aux dirigeants français. D'ailleurs, dans une déclaration, hier à LCI, Ziad Takieddine, un intermédiaire dans cette affaire, a déclaré que «l'argent versé n'a pas servi à financer la campagne présidentielle de Sarkozy. Celle-ci a été financée autrement». Ce qui revient à dire qu'il s'agit d'une affaire de corruption des plus basiques. De quelques-uns qui se remplissent les poches. Une sale affaire, très sale affaire qui implique un ancien chef d'Etat français et deux de ses ministres. Pour Edwy Plenel, directeur de la rédaction de Mediapart qui était, hier, l'invité de la télévision belge, les choses sont claires. «Ce n'est pas moi qui le dis, c'est le rapport d'enquête parlementaire britannique qui a dit que l'intérêt personnel de Sarkozy a pesé dans cette affaire», a-t-il précisé. Que de fois n'avons-nous pas entendu parler de ces républiques bananières en Afrique montrées du doigt à partir de Paris? Que n'a-t-on pas entendu de remarques désobligeantes, depuis les salons parisiens, sur les dirigeants africains «corrompus»? Et puis le dromadaire français a fini pas passer devant un miroir. On y voit sa bosse qui n'a rien à envier à celle des dirigeants africains qu'il ne cessait de dénoncer. Surtout que cette affaire d'argent libyen n'est pas la seule en cause dans «l'univers sarkozien». Il y a plusieurs affaires similaires. Les unes classées sans suite. D'autres ont bénéficié d'un non-lieu. Et d'autres enfin qui sont toujours en cours. Toute cette fumée sans feu?