Nos vieux préfèrent les hospices

Pour nos vieux, la vie en famille n'est plus ce qu'elle était. Le «chacun pour soi» est devenu viral. L'argent a remplacé l'amour. De plus en plus de nos vieux vivent mal au milieu de leurs familles. Voilà pourquoi...

Moeurs et coutumes. «Plusieurs personnes âgées préfèrent les centres de l'Etat à leurs familles...», c'est ce qu'à déclaré la ministre de la Solidarité nationale, Ghania Eddalia, samedi dernier lors d'un Iftar qu'elle a partagé avec les vieux et vieilles du centre de Bab Ezzouar. Et pourquoi donc préfèrent-elles les centres plutôt que leurs familles? Ce sont les vieilles personnes qui ne «se sentent pas en sécurité (dans leurs familles, NDLR)» a-t-elle précisé. «Certaines d'entre elles sont venues de leur propre gré et l'Etat est disposé à leur assurer une excellente prise en charge» a-t-elle ajouté. C'est bien la toute première fois dans notre histoire que des personnes âgées préfèrent quitter leurs familles. Que se passe-t-il dans notre société? Vers quel type de modèle glissons-nous? De quelle sécurité parlent nos vieux? Sujet vaste, sensible, très sensible même, qui sans être psychologue ni sociologue, peut être compris par tous. Il suffit d'avoir le sens de l'observation. On a souvent entendu, durant les cinq dernières décennies, que l'atomisation de la famille algérienne était en cours. En cause, l'exode rural favorisé par la démocratisation de l'enseignement et l'attrait des villes. Ce qui, au fil du temps, a vidé de leurs jeunes nos campagnes. Laissant une population vieillissante pour s'occuper des travaux des champs. On aurait aimé dire agriculture, mais le mot contient une technicité qui n'est pas toujours au rendez-vous. Dans les villes, la situation aussi a changé par la force des choses. L'afflux massif des populations de l'intérieur vers les villes a créé de nouveaux besoins, notamment en logements. Ce phénomène a été longtemps ignoré jusqu'à l'énorme déficit qui s'est creusé entre l'offre et la demande en matière de logements dans les villes. En 1999, le programme du président Bouteflika a inscrit la réalisation de pas moins de 3 millions de logements répartis sur trois plans quinquennaux. Une fois cet objectif atteint, l'atomisation de la famille dans les villes a emporté beaucoup de nos valeurs ancestrales. Qui n'a pas entendu cette condition de logement dans la dot de la mariée? Qui n'a pas entendu des belles-filles jurer de ne pouvoir vivre avec les beaux-parents? Pour abréger
disons que l'exode rural se vérifie les jours des fêtes, comme l'Aïd que nous fêterons demain. Ce sont des moments de regroupements familiaux qui vident nos villes au point de paralyser bon nombre de services publics et notamment les commerces de proximité. Ce qui démontre que la famille «nucléaire» dont on a tant parlé par le passé est une réalité incontournable aujourd'hui. Dans cette «décomposition» de la cellule familiale ancestrale, a été emportée la partie grégaire, dans le sens noble. Le chacun pour soi a pris toute la place de manière insidieuse. La dispersion des membres d'une famille, autrefois soudée dans un même espace, a rendu difficile, voire impossible, la prise en charge de certaines tâches qui, avant, allait de soi. Comme par exemple, puisque c'est de cela qu'il s'agit, la prise en charge des vieux parents. Il devient difficile, voire impossible d'assurer les soins des parents âgés et dépendants lorsque des kilomètres les séparent de leurs enfants. Cette dispersion et cette multiplication des foyers pour les membres d'une seule et même famille entraînent également de nouveaux besoins. Il n'est pas rare que, dans une même famille qui était réunie sous un même toit, plusieurs de ses membres aient obtenu des logements distincts. C'est autant de cuisinières, de réfrigérateurs, de machines à laver, pour ne parler que de ces équipements, qu'il faut acheter. Les dépenses qui n'avaient pas lieu d'être auparavant deviennent, par la force des choses, inévitables. Petit à petit, le besoin d'argent a pris des proportions démesurées. Les fins de mois deviennent plus difficiles à boucler. On est passé de plusieurs salaires pour une seule marmite à autant de marmites que de salaires. Ces besoins ont créé de nouveaux comportements. Le principal étant lié à la sécurité des personnes âgées dans leurs familles. En général, dans notre pays, toutes les personnes âgées ont des ressources financières. Pension de retraite, allocation de moudjahidine, indemnité d'invalidité, aide financière aux démunis, etc. Et c'est vers cette cagnotte que lorgnent beaucoup de leurs descendants. L'âge avancé les rend vulnérables et incapables de se protéger. Voilà une des explications à ce «sentiment de sécurité» dont parle Eddalia et que les vieux trouvent dans les centres de l'Etat. L'autre explication et non des moindres est le nursing (pour les vieilles personnes invalides) que les enfants ne peuvent plus (travail, progéniture à élever, etc.) ou ne veulent plus assurer. Dans les centres de l'Etat, les vieux qui sont dans ce cas n'ont plus à vivre cette indignité de ne pouvoir assurer la toilette intime. La dislocation de la famille a réduit les sentiments humains. Elle a induit une addiction à l'argent catastrophique. Alors que les vieux n'ont besoin que d'amour!