L'industrie de la sardine en "CKD"

L'automobile algérienne assemblée avec des pièces importées, tout le monde connaît. Mais qui connaît la conserverie algérienne de sardines...importées de Croatie? Elle est située dans un port au milieu de sardiniers algériens. Et pourtant...

Taux d'intégration. Tout le monde a entendu parler des formules «CKD», «SKD» et «SCKD» dans l'industrie automobile algérienne. C'est de l'assemblage avec un cahier des charges qui prévoit l'augmentation progressive du taux d'intégration. Eh bien! tenez-vous bien, ces formules ont une variante qui a cours dans la fabrication de conserve de sardines. Oui, oui, chez nous. Plus précisément à Ténès. Et c'est le JT de 20 h de la Télévision nationale de cette semaine qui en a fait «tout un plat». Restait plus que la médaille du mérite à décerner. Il s'agit d'une ancienne unité de l'Enapeche (société nationale des années 1970) située au port de Ténès (W.Chlef) qui, après les restructurations des années 1980, avait été reprise par ses salariés qui n'ont pas pu la redresser. Elle vient d'être reprise par un opérateur privé national. Ses lignes de production tournent à plein régime. Le miracle s'est produit devant les yeux émerveillés des salariés algériens. Jusque-là, c'est l'admiration de ce tour de force réussi par un opérateur algérien. Et puis, patatras nous recevons comme une volée de gifles à la fin du reportage. La sardine mise en conserve n'est pas algérienne. Elle est importée, entre autres de Croatie et pour partie de Tunisie. Mais pourquoi pas la sardine algérienne d'autant que l'usine se trouve sur le port de Ténès où accostent des sardiniers locaux? Réponse du repreneur: «Soit elle n'est pas disponible et lorsqu'elle l'est, elle ne répond pas au calibre exigé.» On reste sans voix devant de tels arguments «bon marché». Les questions se télescopent. Si la sardine algérienne manque ou n'est pas au calibre exigé, ce produit n'est donc plus éligible à la transformation dans notre pays. Au lieu d'autoriser l'importation de la sardine de Croatie ou de Tunisie, pourquoi n'avoir pas prévu, dans la relance de cette unité, l'achat par l'usine de Ténès de deux sardiniers que produit l'Ecorep (Entreprise publique de construction et réparation des embarcations de pêche). Ce qui lui aurait assuré au quotidien la sardine, en quantité et en calibrage, nécessaire à ses lignes de production. Même cette histoire de calibrage est sujette à caution car et sauf si cette condition répond à des critères d'exportation, il y avait, toujours dans les années 1970 à Zemmouri-Bahri (W.Boumerdès) une conserverie privée de sardines avec un calibre modeste. Son succès qui dépassait nos frontières, se jouait dans ses sauces et non pas dans la taille de la sardine. Ceci dit, dès qu'il y a importation, il y a monnaie en fortes devises. De là à croire que la reprise par le privé national s'articule autour de cet aspect, il n'y a qu'un pas que nous franchissons. D'autant que ce n'est pas la première fois que des industriels tentent de jouer avec les mots pour nous faire confondre transformation et production. L'exemple le plus visible est celui du sucre. Là on a déraciné les champs de betteraves pour mieux paralyser l'industrie sucrière. Qui se souvient de l'usine de Khemis Miliana avec ses champs de betteraves? Ensuite on a monté des mega-usines de transformation de sucre à base de canne à sucre importée. Avec l'usine de sardine de Ténès, nous sommes dans le même schéma. Avec même l'exportation à la clé. En témoigne la conditionnalité du calibre de la sardine. Comme pour le sucre. Comment peut-on admettre raisonnablement exporter un produit qu'on importe et qu'on ne fait que transformer? Les devises par les deux bouts. Il est vrai que la diversification de l'économie est un vaste chantier. Pour autant, il ne s'agit pas d'ouvrir grandes toutes les portes et toutes les fenêtres au point de ne pouvoir filtrer tous les projets qui s'engouffrent. Il y a des règles à faire respecter, des anomalies à éviter, des rapaces à écarter, une qualité de la production nationale à préserver une fois débarrassée de la concurrence internationale, etc. Il faut juste rappeler pour que le tableau soit plus complet que le secteur de la pêche avait été effacé des tablettes des gouvernements algériens successifs depuis 1988. Il aura fallu attendre le premier gouvernement de Ahmed Ouyahia le 31 décembre 1995 pour que le secteur retrouve son portefeuille ministériel. Un vide de près d'une décennie, suivi d'une gestion approximative par la suite, ne pouvait pas donner de meilleurs résultats sur l'état de la pêche dans notre pays. Les histoires à dormir debout de déficit de poissons au large de nos côtes ne tiennent pas la route pour au moins une raison. Dans pratiquement la même zone, nos voisins tunisiens exportent leurs sardines dans notre pays. Comment font-ils pour pêcher autant? Et nous laisser avec notre industrie de la sardine en «CKD»!