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«L'échec des plus intelligents doit toujours inquiéter ceux auxquels la nature et les grandes écoles n'ont pas offert le même poids de matière grise.» Philippe Bouvard

L'ami Hassan ouvrait de grands yeux étonnés quand je me suis mis à lui citer les nombreux réalisateurs que j'avais côtoyés. «D'où viennent-ils tous ceux-là?» me dit-il avec un réel intérêt. Je lui répondis du tac au tac: «De partout! Il n'y a que le secteur agricole qui n'ait pas fourni sa quote-part. Mais c'est un phénomène mondial. Tous les chemins peuvent mener à la réalisation. Il suffit d'avoir de l'obstination pour se frayer un chemin dans le labyrinthe de l'administration. Le chemin le plus simple est évidemment l'école: beaucoup de réalisateurs sont sortis de grandes écoles comme l'Idhec de Paris, du Vgik de Moscou, de Bruxelles, de Belgrade ou de Prague. Une promotion est sortie de l'éphémère Institut du cinéma de Ben Aknoun. Ces infortunés élèves ont dû parfaire leur formation à Paris ou à Varsovie avant de se jeter à l'eau, une fois revenus au pays. La télévision a formé une autre promotion quelques années plus tard. Certains sont venus du théâtre, de la littérature ou de la radio. D'autres ont été techniciens (preneur de son ou cameramans) ou comédiens. Certains sont même sortis de la Cinémathèque. Il y en a qui ont fait longtemps de l'assistanat. Certaines circonstances peuvent pousser ou aider quelqu'un à franchir le pas. Quand j'ai parlé des circonstances exceptionnelles qui peuvent pousser ou aider quelqu'un à devenir réalisateur de films, j'avais omis de citer une anecdote savoureuse concernant le réalisateur américain injustement méconnu, William A.Wellmann. Celui-ci, au lendemain de sa démobilisation (il avait participé à la Première Guerre mondiale, en Europe, dans le contingent américain qui prit part aux combats dès 1917 sous le commandement du général Pershing), avait été engagé sur un plateau hollywoodien à de petites tâches. Un jour, le général Pershing vint à visiter le plateau de tournage où travaillait Wellmann.
En bon physionomiste, le général le remarqua et lui fit comprendre qu'ils s'étaient déjà vus quelque part. Wellmann le prit à part et lui déclara vertement qu'ils s'étaient rencontrés en 1918 dans un lupanar de luxe à Paris. Le général, nullement gêné, amusé, pria les responsables du studio de confier à cet illustre patriote des tâches plus valorisantes. C'est ainsi que Wellmann devint réalisateur de films de guerre et ce fut lui qui donna son premier rôle à Gary Cooper dans un film sur l'aviation de guerre américaine. Cette anecdote ne saurait occulter le fait que le réalisateur, pour avoir une carrière honorable, doit être doté d'une personnalité à toute épreuve: quelle que soit sa formation, académique ou exceptionnelle, formé à l'école ou sur le tas, il doit réunir toutes les qualités inhérentes à celui qui doit trouver sa voie dans les méandres du circuit de production et de la création artistique.
Alors que dans le processus de production hollywoodien, le réalisateur peut être aidé dans sa tâche par les multiples spécialistes qui jalonnent son itinéraire, depuis l'ordonnateur du budget, jusqu'aux techniciens émérites qui peuplent les plateaux et les laboratoires, dans le système européen, il doit en outre faire preuve d'obstination et d'opiniâtreté pour faire aboutir son projet. Les intellectuels parisiens, qui ont vu dans l'oeuvre de John Ford des thèmes récurrents, ont été désarçonnés par ses réponses. Cet illustre réalisateur de westerns a répliqué qu'il n'était intéressé que par le chèque qu'il devait toucher à la fin du tournage, que le scénario et le découpage technique lui arrivaient complètement ficelés et qu'il ne devait réunir que les intervenants humains et les conditions techniques pour mettre son projet à terme.
Hélas, la tâche n'est pas aussi facile pour les réalisateurs d'ici, qui doivent subir le parcours du combattant pour livrer une oeuvre qui sera soumise ensuite à une critique sévère, qui ne tient nullement compte des conditions de production.»

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