Chronique des années de bois
«J'ai une écharde dans le pouce, pourvu que ça ne s'infecte pas... je touche du bois!» Philippe Geluck
«Tout ce que j'ai pu te raconter jusqu'ici, aurait dû me faire dresser l'oreille et me rendre vigilant quant à la nature de l'administration, mais hélas, je croyais que dépassé un certain échelon de responsabilité, les gens étaient obligés de se conformer aux prescriptions des textes législatifs qui devaient régir les rapports entre les individus. C'était mal connaître la nature du mal qui rongeait la société algérienne. Il faut dire qu'à l'époque nous n'avions ni Internet, ni les chaînes satellitaires pour nous donner un réel aperçu de la situation du pays. Nous vivions comme dans une île coupés de tout. La propagande officielle faisait passer pour des «complots ourdis par l'impérialo-sionisme» tous les commentaires défavorables qui nous parvenaient faiblement via les radios périphériques européennes. Et les gens qui avaient la chance de voyager ne parlaient pas du tout ou se contentaient de faire des confidences à voix basse à leurs proches de peur d'être embarqués, les yeux bandés, dans une de ces voitures noires à destination d'une de ces villas mystérieuses noyées dans la verdure des hauteurs. C'était du moins les bruits qui couraient. Un seul journaliste avait eu le courage de contrarier son chef de département qui pérorait sur les prochaines victoires du socialisme spécifique. Quand ledit apparatchik disait que l'Algérie était un pays en voie de développement, le journaliste le corrigeait poliment en lui rétorquant: «En voie de sous-développement!». L'Histoire lui a donné raison au vu de la clochardisation du pays à laquelle nous assistons impuissants. Il faut préciser qu'à l'époque, il était mal vu de faire «de la politique» même dans les couloirs tant la langue de bois en cours dans les discours officiels était puissante. On aurait dû, si nous n'avions pas été aveuglés par la propagande en cours, nous apercevoir déjà que l'affaire tournait au vinaigre. Un jour que nous discutions sur l'ambiance qui régnait au lendemain du coup d'Etat du 19 juin, l'un des journalistes, qui avait survécu à tous les régimes qui s'étaient succédé depuis la création de la télévision, avoua honteusement que les mots passèrent mal dans sa gorge quand il dut faire des commentaires défavorables sur le président déchu alors qu'il l'avait encensé des années durant. C'est dire que les responsables n'avaient même pas la pudeur de remplacer le présentateur du JT qui n'était pas à son premier retournement de veste. Un autre, plus jeune, nous avait confié qu'il avait eu la peur de sa vie quand il avait été convoqué dans le bureau du directeur. Ce journaliste, issu d'une famille honorable de notables qui ne faisait pas de politique et commentait tout sur le ton de la dérision, en privé, bien entendu, nous narra sa plus grande frayeur quand il trouva, ce 19 juin 1965, le bureau du directeur de l'information occupé par un membre éminent de l'équipe qui avait mis Ben Bella K.-O. Sur la table, bien en vue sur un anonyme dossier, était posé un pistolet. Cet accessoire faisait partie de la panoplie dissuasive de cet homme politique qui avait encore dans la tête sa tenue de combattant. Tous les journalistes, qui défilèrent ce matin-là dans ce bureau devenu lugubre, se sentirent obligés de faire allégeance aux nouveaux patrons qui allaient prendre en main les destinées du pays. Le journaliste en question, qui nous avait rapporté cette anecdote avait commencé sa discrète carrière en 1964, en interviewant Audie Murphy, réalisateur et comédien américain qui tourna un film autobiographique sur son expérience de soldat durant la Seconde Guerre mondiale en Italie où il accomplit des prouesses. Cela lui valut de finir comme le soldat américain le plus décoré durant cette guerre-là. L'entrevue entre le jeune journaliste à peine sorti de l'adolescence et l'ancien combattant qui a roulé sa bosse, s'était passée dans les jardins du Saint-Georges. Le réalisateur lui avait confié qu'il était venu prospecter les conditions d'une coproduction avec le nouvel Etat. C'était l'époque où se tournait «3 Pistolets contre César». Pour conclure, il est triste de dire que le malheureux journaliste qui n'avait jamais rien demandé à personne a péri tragiquement sous la lame des terroristes intégristes.»

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