Culture
«L'homme de culture doit être un inventeur d'âmes.» Aimé Césaire
L'ami Hassan ouvrait des yeux étonnés et exprima son dégoût de la situation que je lui avais décrite: «C'est partout pareil! Il y a des gens que les circonstances ont installés à des postes de responsabilité et au lieu de remercier le Ciel, ils se conduisent comme de véritables satrapes. Les gens sérieux ont dû souffrir dans une telle ambiance!» J'ai marqué un temps de pause pour laisser le serveur prendre la liasse d'argent. «Tu parles d'une ambiance de travail! C'est un miracle qu'il y ait eu un semblant de production.
Evidemment toutes les émissions et films produits étaient orientés et soutenaient le programme du gouvernement: révolution agraire, gestion des entreprises et inévitablement la lutte de libération ou les méfaits du colonialisme. Cela donnait lieu à des oeuvres manichéennes qui fleuraient bon la naïveté ou l'opportunisme. Des films-slogans, quoi! Moi, je pense qu'il n' y a pas mieux que la sincérité. C'est la qualité première d'une oeuvre artistique. C'est elle qui exprime le mieux les sentiments ou la sensibilité du créateur. Mais la sincérité à elle seule ne suffit pas. Il faut une formation artistique de premier plan.
La littérature est le fondement de toute l'expression artistique: c'est elle qui fournit les modèles et les caractères des personnages pour tous les autres arts: de la peinture jusqu'à l'opéra. Tu sais, j'ai rarement vu un réalisateur avec un roman sous la main: avant de raconter des histoires au peuple, il faut avoir lu les histoires des autres, assimiler les méthodes de narration et les divers artifices qu'emploient les auteurs célèbres pour rendre crédibles ou prenants leurs personnages et les situations qui découlent des intrigues.
En plus, il faut un minimum de culture théâtrale pour une meilleure maîtrise de l'espace scénique et une meilleure direction des comédiens. Il faudrait qu'il ait assimilé un tant soit peu les leçons de Tchekhov, de Stanislavski ou de Berthold Brecht et de Jean Vilar. Il ne faut pas qu'il tombe des nues quand on lui parle de Jean Genêt, de Beckett, de Ionesco ou de Pirandello.
Si on ne demande pas à un réalisateur d'être un rat des bibliothèques, par contre il doit fréquenter assidûment la cinémathèque pour s'approprier les techniques des réalisateurs du monde entier, et cela depuis la création du cinéma jusqu'à nos jours. Une formation en matière d'histoire de l'art est indispensable: l'évolution des techniques picturales, les propriétés du noir et blanc ou des couleurs, les formes de cadrages, les grosseurs de plans... il ne doit négliger aucune école.
Comment pourrait-il retracer l'histoire d'un peintre célèbre ou d'un sculpteur s'il ne maîtrise pas les concepts rudimentaires de ces arts plastiques. Il faudrait au moins qu'il ait visité quelques musées pour s'imprégner des éclairages de tel ou tel maître de la peinture. J'ai vu des films européens où chaque plan est un tableau de maître. L'auteur a consciemment ou inconsciemment assimilé les oeuvres qu'il lui ait donné de voir dans une société où la culture est la chose la mieux partagée. C'est ce qui donne de l'épaisseur et de la crédibilité aux oeuvres artistiques.
Ici, j'en ai vu de peu crédibles: tout semble téléphoné! Aucune audace! Il faut savoir que la qualité première d'un réalisateur est l'obstination. Il faut réellement qu'il s'accroche à son projet et qu'il le défende bec et ongles contre une administration anthropophage qui brise les meilleures volontés. Il faut qu'il se batte pour avoir les moyens nécessaires pour exercer dans la dignité une profession honorable qu'il maîtrise. Et quand on ne maîtrise pas quelque chose, on peut difficilement relever la tête!»

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