Côté cour, côté jardin
«L'aspect extérieur d'une chose est souvent trompeur quant à son aspect intérieur.» Anonyme
Vue du bateau qui s'engage dans la rade, Alger semble merveilleuse aux émigrés ou aux rares touristes qui vont l'aborder avec des sentiments mitigés: la blancheur des constructions édifiées jadis par les occupants souligne l'alignement parfait et l'harmonie des volumes mis en place. La Casbah domine le tout avec sa silhouette particulière qui laisse le voyageur rêveur devant tant de lumière réfléchie. L'air marin donne à ce paysage le goût du bonheur de vivre sous un tel climat où le soleil est distribué avec générosité... Vu de la mer ou du ciel, notre pays semble être incomparable: la nature n'a pas été avare quand elle l'a doté de tous les charmes....
Mais quand on y pose les pieds, c'est l'envers du décor qui frappe celui qui vient d'être attiré par cette lumière comme dans un guet-apens: la cité du soleil devient vite celle de la poussière et les ordures qui s'amoncellent ici et là, jurant avec la blancheur des murs. Evidemment, déjà le voisinage du port donne un avant-goût de ce qui attend celui qui s'est laissé envoûter par une vue d'ensemble: des chantiers s'éternisent sur des trottoirs défoncés plusieurs fois par an, des nids-de-poule émaillent ce qui autrefois était une rue pavée de bonnes intentions.
Les embouteillages se font chaque jour plus denses, plus inextricables: des agents de la circulation baissent quelquefois les bras devant des situations où la raison humaine ne trouve pas sa place. Il y a des rues où il ne fait bon ni rouler ni marcher. Le piéton risque de se faire écraser par des chauffeurs irascibles: il n'y a plus de place sur le trottoir, alors on circule sur la chaussée. Les trottoirs sont accaparés par des commerçants patents qui viennent planter des pieux ou poser des cageots afin de se réserver un espace de stationnement privilégié et personnalisé. Ils empiètent même sur la chaussée. Ils redoublent d'audace et, de jour en jour, la rue devient plus exiguë et les trottoirs finissent par devenir des annexes aux fonds de commerce. Devant cette situation, les piétons perdent leurs repères et finissent par adopter le comportement des campagnards. Ils évoluent nonchalamment au milieu de la chaussée et affichent un souverain mépris devant le conducteur pressé de sortir de cette jungle qui s'épaissit chaque jour un peu plus à cause de la prolifération excessive d'une faune nullement diversifiée.
Quand vous aurez vécu ces scènes de la vie en été, quand la poussière est l'élément dominant, vous pourrez le revivre en hiver avec une variante cependant: les flaques d'eau créées par des chantiers qui conjuguent allègrement négligence, promptitude et imprévoyance. Le bricolage et l'affairisme qui ont présidé à la réalisation de la plupart des ouvrages sautent aux yeux: on n'a pas prévu où irait toute l'eau qui tomberait du ciel. Il y a un peu partout comme un goût d'inachevé. Dire qu'il y a des gens qui se gargarisent tous les jours sur toutes les ondes de leurs travaux d'Hercule. Puis il faut ajouter la boue qui devient envahissante autour de ces chantiers en perpétuelle renaissance.
La défaillance des services de voirie se fait épingler chaque instant devant le spectacle des rues inondées à cause des avaloirs bouchés. Des chantiers abandonnés durant les pluies, laissent aux piétons de véritables pièges à bêtes... Ajoutez encore le spectacle de poubelles qui débordent d'immondices et vous compléterez le décor habituel et quotidien des bantoustans de la banlieue. Et si vous trouvez au carrefour d'une agglomération éventrée par le tramway, des jeunes cagoulés qui brûlent des pneus, ne vous étonnez pas: il y a une inexplicable pénurie de bouteilles de gaz et toutes les stations de distribution sont assiégées par des gens excédés par un froid excessif et par une logistique qui ne suit pas. C'est la vie: tout le monde n'a pas la chance d'habiter au Club des Pins, à Hydra ou sur la Costa del Sol...

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