Les neiges d'antan
«La vieillesse arrive brusquement, comme la neige. Un matin, au réveil, on s'aperçoit que tout est blanc.» Jules Renard
Si j'étais revenu hier sur la saga des vieux joueurs de dominos, c'était pour souligner la situation affligeante dans laquelle vivait une partie de la population parquée dans une cité dortoir qui tient plus de la réserve ou du bantoustan que d'un lieu de villégiature. La vague de froid persistante qui a soufflé sur le pays a chassé tous les vieux qui venaient réchauffer leurs os et leur âme sous le grand acacia. Déjà, une semaine auparavant, des travailleurs de la voierie municipale étaient passés ramassant tous les pauvres accessoires que les vieux avaient patiemment accumulés pour se donner un peu de confort. Les éboueurs avaient fait place nette et les retraités se retrouvèrent désorientés un instant. Cette catégorie de gens qui avait donné ses meilleures années à la patrie est réduite à attendre l'issue fatale sous le grand acacia avec pour parenthèses, une visite mensuelle à la poste et des démarches mesquines auprès de la Cnas quand la santé fait tilt. Mais cela demeure pourtant le groupe de personnes le plus original: la plupart de ses membres ne s'intéressent pas aux affaires, ils ne courent ni après un terrain, ni après une occupation à but lucratif. Et le plus étonnant est qu'ils ne s'intéressent nullement à la politique. Ils n'en parlent jamais, ou à demi-mot... il faut dire qu'ils viennent de tous les coins de ce vaste pays qui recèle une diversité d'accent: et chacun évite de blesser inutilement son vis-à-vis pour des considérations gratuites. Bien sûr, ils sont tous unanimes à dire que la cause du peuple palestinien est sacrée et que les monarchies du Golfe sont toutes inféodées aux puissances occidentales. Et s'ils soutiennent le Polisario, c'est parce que la plupart d'entre eux ont vécu leur temps d'âge mûr sous Boumediene. Quant à la politique intérieure, elle ne semble pas les concerner outre mesure: ayant atterri sur le tard dans cette cité-dortoir, chacun ignore les antécédents de son voisin. Et pour garder les meilleures relations et affermir leurs liens de solidarité, ils évitent de s'aligner sur les positions de tel ou tel leader politique. Ensemble, ils reconnaissent que la corruption est généralisée et que ce n'est pas demain la veille qu'elle disparaîtra. Ils déplorent tous la persistance du terrorisme en Kabylie et ne trouvent pas naturel que la région la plus proche de la capitale continue de connaître les tourments d'une décennie que tout le monde veut oublier. Mais ils regrettent tous le temps de Boumediene et du sentiment de sécurité qui régnait sur tout le pays. Pourtant, juste à côté de ce groupe turbulent qui anime ce carrefour fréquenté par tous ceux qui vont au marché, à la poste ou à la mosquée, il est un autre groupe calme qui se chauffe au soleil en devisant sagement sur le temps qui passe: c'est une sorte de djemaâ réduite. Ses membres proviennent tous du même coin de cette Kabylie qu'ils ont tous quittée pour diverses raisons qui tiennent en général à leur situation familiale. Certains ont connu l'émigration et d'autres pas. Leur fonds culturel commun les autorise à parler de tout sans méfiance et surtout de la situation actuelle qu'ils vivent avec plus ou moins de tristesse. Si Ouali, homme de grande expérience, ne se lasse pas de commenter les échos qui viennent de sa région natale où sévit un froid rigoureux comme on n'en a pas ressenti depuis quelques décennies. La situation dramatique des villages isolés l'attriste certes, mais il critique vivement la nouvelle manière de vivre des montagnards: «Avant, disait-il, nos parents prenaient soin de faire des réserves alimentaires. On ne mangeait pas des choses de luxe, mais nous avions l'essentiel: un sac de semoule, une jarre d'huile, un accouffi (silo) rempli d'orge ou de blé, un autre de figues. Même les bêtes avaient leur stock de paille. Dès l'automne, les familles achetaient des souches de bruyère que des camions déchargeaient sur la place publique. Elles faisaient des provisions de bois mort en prévision du mauvais temps. On se chauffait bien, on mangeait assez et il pouvait neiger, personne ne se plaignait! Et la neige durait alors! A présent, les montagnards vivent comme les citadins: ils vivent au jour le jour sans se soucier du lendemain, se contentent de faire leurs courses chez l'épicier et sont tributaires de la bouteille de butane! Même ceux qui construisent des maisons individuelles oublient de prévoir une cheminée! C'est lamentable!

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