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Sevrages

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«Drogué: individu coupé de la société, car la came isole.»Marc Escayrol

La drogue, ce n'est pas seulement cette substance que l'on prend sous diverses formes, en poudre, en solution ou en fumée, et qui permet de s'élever à des altitudes jamais atteintes ou de naviguer dans des espaces psychédéliques où les couleurs et les formes se forment, se déforment, naissent, disparaissent se diluant dans un univers onirique équidistant du rêve éveillé et du cauchemar. La drogue, cela peut être aussi le café, le thé, l'alcool que l'on prend à petites ou à grandes doses, les petits rendez-vous d'amour auxquels on ne saurait se dérober, la séance de film ou de sport que l'on programme régulièrement chaque semaine à la même heure... Bref, la drogue n'est pas seulement une question de substance prohibée, tolérée ou permise, la drogue est le plus souvent une question d'habitude qui asservit l'homme (ou la femme), c'est l'accoutumance, c'est l'addiction. Mais c'est à chacun sa drogue: c'est selon son inclination, ses penchants, ses goûts, sa culture, sa fortune, son milieu... N'allez pas tirer une conclusion hâtive de cette laborieuse introduction: non, votre serviteur n'est nullement un drogué et il n'a jamais eu recours aux services de ces dealers qui hantent les cités populaires. Non, votre serviteur connaît d'autres drogues, aussi jouissives que bon marché et absolument prescrites et recommandées par la Faculté. Je passerai tout de suite sur le café noir et le tabac qui furent pendant quatre décennies mes compagnons d'infortune: je ne les considère plus comme des drogues mais comme substances nuisibles à la santé physique (les drogues, elles, attaquent surtout le moral...). Ma première drogue fut la lecture: je dévorais toutes sortes de livres, romans, bandes dessinées, romans-photos... C'était au temps (j'allais dire, «au temps où Bruxelles rêvait») où je n'avais pas l'heur d'aller au cinéma pour la bonne raison qu'il n'y avait pas de cinémas dans mon bled. Sitôt installé en ville, je me mis à fréquenter assidûment la Cinéma-thèque sans déserter pour autant les librairies. Le jour, j'avais mon film quotidien, et la nuit, quelques pages de roman avec, dans la bande son, les commentaires ou la musique d'une station de radio. J'étais accro à ce régime où la culture pouvait me pénétrer par les yeux et par les oreilles. Quand les cinémas de ma ville devinrent infréquentables et que les problèmes de transport devenaient chaque jour plus problématiques, je fus obligé de supprimer, à mon grand regret, la séquence cinéma pour la remplacer, de temps à autre, par un film diffusé par l'Inique: un film souvent censuré de ses plans les plus agréables (on censure toujours les scènes d'amour mais jamais les scènes de tueries: pourquoi?) ou de ses dialogues les plus édifiants. Frustré, je profitai de l'ouverture faite dans les années 80 pour m'équiper d'une antenne UHF: je pus ainsi voir par beau temps des films sur les chaînes du Nord, en version originale. Qu'importe la langue! J'en devins tellement accro que je me mis à surveiller la météo comme un obsédé. Quand les chaines satellitaires se mirent à déverser leur prébende sur notre territoire désolé, j'achetai toute la panoplie du spectateur maniaque: parabole, démodulateur et tous les accessoires nécessaires pour passer une soirée agréable. Quand on inventa les chaînes cryptées, je me mis à l'heure des cartes pirates. Puis, il fallut changer souvent de démodulateur: c'était une ronde infernale! Quand Internet arriva, j'appris avec beaucoup de peine à télécharger des films: gratuitement, bien entendu. J'y allai de bon coeur! Puis un jour, la source se tarit: les sites, sous la pression de commerçants de l'art et de la culture, se mirent à fermer un à un. C'était intolérable! J'ai commencé à réfléchir sur la logique capitaliste: ils font exactement comme les dealers. Ils vous fourguent d'abord leur drogue gratuitement, et quand ils sentent que vous êtes accro ils vous la font payer cher.
A prendre ou à laisser! Ce n'est pas juste!

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