Successions
«Un homme compétent est un homme qui se trompe selon les règles.» Paul Valéry
Ce n'est pas tous les jours que l'ami Hassan affiche une mine satisfaite. Il jubile! Il ouvre grand son journal et met le doigt sur l'information qui a transformé son humeur de manière aussi radicale: «Tu as vu? Ils ont finalement fini par l'avoir! Mais il a tenu quand même quatre ans.» Mon ami voulait certainement parler du énième directeur de l'Entv qui vient d'être «remercié» après quelques années de bons et loyaux services, réparties sur deux mandats non consécutifs. Mon ami Hassan ne cherche pas à cacher sa joie chaque fois qu'un responsable est dégommé. Il a éprouvé de la tristesse une seule fois: c'était au moment du départ du dirlo qui l'avait recruté. Il perdit son premier emploi un mois après sans avoir bouclé les fatidiques trois mois de stage. J'essayais quand même de relativiser l'évènement en lui disant qu'il n'y a pas de moins sûr qu'un poste de directeur dans une entreprise qui est la mire de toute les forces qui se disputent le pouvoir. Et que les mandats de ces infortunés privilégiés vont de neuf ans à... une semaine. Et qu'il ne faut pas tirer une conclusion trop hâtive sur les causes qui peuvent motiver ce changement, vu que la compétence est, à ce niveau, le dernier critère qui entre dans le choix de responsables. La transparence est une qualité rare en politique. Mais on assistera dans les jours qui viennent à une avalanche de critiques concernant le cadre partant: «Le roi est mort, vive le roi!» Les courbettes vont dorénavant se faire devant son remplaçant. Il faut simplement remarquer que c'est à la veille de la célébration du cinquantième anniversaire de l'Indépendance que le changement vient d'être opéré. On suppose que les conditions de réalisation d'émissions spéciales pour marquer honorablement cet évènement ont été mises en chantier, surtout que les incontournables sketches-chorba du Ramadhan suivront juste après. Il faut dire aussi que le public algérien devient de plus en plus difficile en ce qui concerne la qualité des émissions produites par une chaîne qui veut rester unique jusqu'au Jugement Dernier.
Le problème de l'ouverture de l'espace audiovisuel n'a été évoqué que d'une manière très vague quand on ignore jusqu'à présent l'évolution du projet portant création de nouvelles chaînes énoncé jadis par H.H.C. Mais je trouve que le problème de la TNT ne relève que de la technologie, une technologie que l'Algérie est loin de produire: à quoi bon importer une technologie qu'on ne maîtrise point alors que même celle qui date du temps des frères Lumière est en train de se perdre.
Depuis quatre décennies, les chargés du secteur audiovisuel usent en vain leurs neurones surchargés pour trouver la recette miraculeuse qui sortirait le secteur du marasme où il s'entête à s'enfoncer un peu plus chaque année. Ni les nominations de nouveaux managers, ni les mutations d'anciens responsables, ni les restructurations, ni les organisations de manifestations culturelles où les budgets pleuvent à gros flocons, n'ont l'air de pouvoir sortir la culture de l'impasse où elle a été confinée. Et pourtant, il n'y a qu'à voir ailleurs pour s'inspirer.
D'abord regarder l'Amérique, ce phare de la libre entreprise triomphante où toutes les idées neuves sont condamnées à devenir universelles (vous me direz qu'elles ne font que suivre leurs armées! mais tant pis!). Il faut se dire qu'à la clé de toute entreprise de création, dans l'audiovisuel comme dans toute création culturelle, il y a quelque chose de capital, de précieux, de condition sine qua non, il y a cette inestimable chose qu'on appelle ailleurs la liberté et qui est protégée par un article de la Constitution. Sans liberté, l'artiste est comme un oiseau en cage, il ne peut pas donner toute la mesure de ses trilles et sa gamme artistique demeure irrémédiablement amoindrie. Ce n'est pas la succession de directeurs qui guériront la culture de sa myopathie congénitale.

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