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«Je me sers d'animaux pour instruire les hommes.» La Fontaine

Il est de coutume que dans les systèmes politiques et les régimes à la censure pesante et impitoyable, les artistes, peintres et écrivains, (ceux qui ne bénéficient pas d'une pension de courtisan, bien sûr), aient recours le plus souvent à représenter leurs cibles de leurs critiques par des animaux sauvages ou domestiques. La douloureuse expérience de la prison ou de la bastonnade les poussaient à utiliser ce subterfuge qui, hélas, ne les mettait pas toujours hors d'atteinte des griffes des puissants (déjà, l'emploi du mot griffes est une référence à l'animalité de certains). C'est ainsi que certains fabulistes qui ont épuisé le bestiaire des animaux connus, ont fait des carrières prodigieuses et leurs oeuvres ont traversé les âges sans perdre de leur fraîcheur et de leur pédagogie. Ainsi, les caractères des divers animaux sont empruntés pour illustrer ceux des hommes. La majesté, la noblesse et la puissance du lion s'appliquent parfaitement à l'absolutisme royal d'un monarque vénéré et craint. La lourdeur d'un éléphant ou le mauvais caractère de l'ours colle si bien aux personnages lourdauds, maladroits ou grincheux. La ruse du renard est proverbiale (quand on n'a pas la force, il vaut mieux être rusé) et elle dépeint parfaitement les détours d'une pensée maligne et perverse, comme celle des hommes politiques. Les entourloupes, les magouilles sont le menu quotidien de ce modeste carnassier. La férocité, l'acharnement, le manque de pitié, le courage sont l'apanage du loup. La bêtise, elle, s'incarne dans le bouc et le corbeau alors que la malice est symbolisée par le singe ou le rat. La sagesse de même que l'innocence, la candeur sont chez l'agneau. Il arrive même que des créatures mythiques comme les sirènes ou les dragons s'immiscent dans des histoires dont la moralité est toute prosaïque. Comme on peut voir, la liste est longue et tous les fabulistes, selon le pays où ils ont vécu, ont utilisé ce riche bestiaire selon les besoins du moment et surtout selon l'actualité politique ou mondaine. Dans les affaires ténébreuses où le juge est inspiré par une lettre anonyme ou par un coup mystérieux émanant d'une personne anonyme ou «d'un ami qui vous veut du bien», tous ces noms de bêtes ont été cités: aucun ne manque à l'appel. D'abord il y a le corbeau. Ici, loin d'incarner la bêtise ou la fatuité comme dans la célèbre fable de La Fontaine où il est question de fromage sans doute, il désigne l'expéditeur de messages et de lettres anonymes. Ce procédé très utilisé dans les petites villes où tout le monde se connaît et s'épie, tend à dénoncer les comportements immoraux ou malhonnêtes de certains citoyens. Cela crée en général une atmosphère malsaine, lourde de suspicions qui met tout le monde dans la gêne.
Henri-Georges Clouzot en a fait un film admirable. Les journalistes qui reprennent toutes les rumeurs en cours pour les répandre sur toutes les longueurs d'ondes, sont comparés à des pies et dans les travées de l'Assemblée, le hurlement des loups de la majorité couvre le silence des agneaux de la minorité dont le représentant pourtant ne manque pas d'éloquence quand il rappelle qu'on n'apprend pas à un vieux singe à faire la grimace...Il est vraiment instructif de suivre toutes ces passionnantes joutes où des personnes jouissant d'une certaine culture essaient de noyer le poisson en ayant recours à une rhétorique bien désuète mais toujours efficace. Et quand l'inévitable crise économique pointe son vilain museau en plein banquet et que le chef d'un gouvernement critiqué pour sa gestion trop libérale, sonne le rassemblement en embouchant une trompette bien patriotique, et exhortant les opposants à s'unir à lui, pour un compromis historique qui permettrait d'imposer au peuple l'atroce vérité des prix, ceux-ci ne manquent pas de lui rétorquer: «Voilà que les cigales veulent donner des leçons aux fourmis.» De source!