Les petites mains des grands esprits

«On n'était pas du même bord, mais on cherchait le même port.» Brel

Après plus de deux décennies de tribulations dans un service de production audiovisuelle qui périclitait au gré des départs en retraite des professionnels formés à la bonne école, des restrictions budgétaires dues à des crises économiques ou des purges cycliques, conséquences des changements de cap des grands timoniers qui faisaient semblant d'être à la barre, j'ai fini par atterrir, par dépit peut-être ou pour être plus utile, c'est sûr, au service des archives audiovisuelles. Et là, je découvris tout à coup la face cachée de la gestion catastrophique dont pouvait être victime un pays dont certains de ses fils ne lui voulaient pas que du bien. Et oui! Pendant trois décennies, ce trésor archéologique imprimé sur le plus fragile des supports, avait été livré à la poussière, à l'humidité, aux fortes amplitudes thermiques dont notre climat capricieux a la spécialité, et aussi, à la maladie la plus mortelle qu'est le pillage. Tous ces maux conjugués avaient réduit un service qui, sous d'autres cieux, ressemblerait à un musée, à un dépotoir où s'amoncelaient les vieilles boîtes métalliques rouillées dans lesquelles mourait en silence, dans l'indifférence totale, la mémoire visuelle d'un pays. Je me suis longtemps demandé comment cet état de fait pouvait s'expliquer, comment raisonnablement argumenter un tel abandon: y avait-il d'autres priorités? Pourquoi les prestigieux directeurs généraux dont la direction révolutionnaire nous avait généreusement arrosés, n'avaient pas pris en main cet héritage laissé par l'infâme colonialisme. Leurs subalternes étaient-ils aussi nuls que cela pour avoir négligé un trésor unique? La politique de recrutement était-elle aussi népotique que cela? Peut-être... Mais la mémoire est sacrée et rien ne pouvait excuser ce qui pouvait s'apparenter à un crime. Puis, un jour la lumière s'était faite dans ma pauvre petite tête, je finis par découvrir le pourquoi du comment: ceux qui avaient pris les rênes au lendemain de l'été de la discorde, n'avaient ni leurs images ni leurs noms dans les pellicules brouillées ou sur les pages jaunies des journaux des années de braise. Alors, dans le capharnaüm de cette décharge qui exhalait tous les miasmes de la décomposition chimique, je m'attelais dans un premier temps à remplacer les boîtes métalliques rouillées par des boîtes en plastique, puis à essayer d'identifier les séquences survivantes au pillage et à la décomposition chimique totale car, comme par hasard, la plupart des feuilles de route qui devaient accompagner ces séquences dans leur naufrage, avaient disparu. Quand un plus vieux compagnon de route n'arrivait pas à reconnaître les gens qui s'agitaient sur l'écran, j'eus recours à un stratagème: comparer les séquences filmées avec les unes des journaux de l'époque. Et c'est ainsi que j'appris ce qui ne se disait pas dans la presse aseptisée du parti unique: l'année 1957 se révéla être une année difficile pour les combattants de la bataille d'Alger. On avait l'impression en lisant la Dépêche et L'Echo d'Alger, que la France menait une guerre contre le Parti communiste algérien, parti qui ne demandait pas à ses militants leurs origines mais leur destination. Evidemment, on ne trouvera pas les photos de Audin, Yveton ou Alleg, mais les noms de la prestigieuse cellule du Parti communiste d'El-Biar dont les époux Guerrroudj et Audin faisaient partie, occupaient une grande place dans la propagande coloniale. Dès Novembre 1957, l'état-major de l'armée coloniale présentait à la presse coloniale la fille de Jacqueline Guerroudj, Danièle Minne, capturée au combat dans les environs de Bordj Bou Arréridj aux côtés des docteurs Lalliam, Nefissa Hamoud et Raymonde Pescharde, morte les armes à la main.
Quand les archives écrites ne parlent pas, ce sont les obsèques qui nous rappellent ces militants qui n'ont fait que leur devoir et qui ont repris la vie simple des simples gens, une fois l'indépendance acquise. Jacqueline Natter-Guerroudj était de ceux-là.