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Les fils d'Amirouche

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«Celui qui écrit n'est pas à la hauteur de celui qui meurt.» Albert Camus

Comme je le disais récemment à un ami d'enfance, je n'aurais pas aimé être dans la peau de celui qui a commandité le premier mensonge de la guerre de Libération, quels que soient les arguments présentés.
Abane Ramdane assassiné, est le mensonge qui a entraîné toute la série de mensonges dont a été abreuvé, jusqu'à saturation et à la perte de toute crédibilité, un pauvre peuple qui ne le méritait pas. C'est la raison pour laquelle, la commémoration d'un fait d'armes d'un héros dont le nom a été mis sous le boisseau et les ossements dans les oubliettes d'une gendarmerie n'est jamais superflue. Loin de moi l'idée de faire, comme l'a fait un ancien commis aux finances et à la Banque mondiale, de procéder à un reclassement des martyrs de la lutte de Libération, de donner un titre de héros local à quelqu'un qui s'est distingué dans trois pays et plusieurs wilayas ou de qualifier de héros national celui qui signe ma fiche de paie... Mais le nom d'Amirouche fait toujours plaisir à entendre, quelles qu'en soient les circonstances. Et ce nom terrible qui faisait trembler tous les traîtres des deux rives de la Méditerranée ou qui donnait des nuits blanches à tous les planqués, de Dunkerque à Tamanrasset, me fait d'abord penser à la période des années de braise et aussi au petit collège de province qui eut le privilège d'être honoré du nom de celui qui mobilisa 27 généraux et colonels pour un rendez-vous à Bou-Saâda avec une mort héroïque et exemplaire. Et actuellement, c'est la rubrique nécrologique, hélas, qui sert de mécanisme de rappel à nos mémoires engourdies par les tracas de la vie quotidienne ou du poids des ans. C'est la perte d'un camarade de classe avec lequel j'ai partagé tant d'espoirs et d'angoisses, entre les murs de ce lycée désaffecté qui a formé tant de cadres honnêtes, qui m'a fait revivre ces moments d'enthousiasme.
Notre plus grande satisfaction fut évidemment la cérémonie de débaptisation du lycée: un de nos plus studieux camarades fut chargé de rédiger et de prononcer le discours de bienvenue au ministre et au colonel venus découvrir la plaque commémorative. Mais le départ de Mhend M. pour un monde qu'on dit meilleur, me rappela aussi certains aspects sordides de la société d'avant et après l'Indépendance. Je ne m'étendrai pas ici sur les qualités humaines de Mhend qui eut avant tout, une excellente éducation, mais je lui dois une chose: il m'avait ouvert les yeux sur l'envers du décor de la respectabilité de certains. Mhend eut le bonheur d'être le fils d'un honorable instituteur formé à l'école de la IIIe République, dans la même classe que Mouloud Feraoun. Il devint, pendant la guerre, le directeur de la petite école du chef-lieu communal de M.... M... était un petit village colonial peuplé de petits pieds-noirs qui n'avaient pas la prétention d'être des colons. Mais le personnage qui est revenu à ma mémoire aujourd'hui est celui du garde-champêtre, une sorte de Dupont Lajoie aux origines hispaniques. Mon cerveau d'enfant enregistra un jour ses rodomontades exprimées lors d'une réception organisée un 11 Novembre à la mairie de M... pour les anciens combattants: «En Tunisie, j'ai organisé des méchouis de plus d'une centaine de moutons...» se vantait-il aux petits fonctionnaires de la mairie. Ce garde-champêtre, au lendemain de la guerre fut assigné à l'encadrement des goumiers de la SAS et se chargea de la logistique des services de la mairie. Ce qui lui permit de prendre du poids. Quand je fus admis en 6ème, j'eus la surprise de retrouver en classe son fils unique: un enfant obèse qui était toujours assis à la dernière place et passait son temps à mâchonner son stylo. Les professeurs avaient renoncé à lui poser des questions car il n'avait jamais répondu à une seule question. Il était aussi muet que le radiateur qui se trouvait derrière lui. Quand je demandai à Mhend comment son père a pu faire passer un élève aussi nul, il me répondit: «Un jour, le garde-champêtre est venu à l'école, il a pointé son revolver sur la tempe de mon père et l'a menacé de mort. Depuis, mon père ne fut plus le même...» On peut imaginer les pressions que peuvent subir les directeurs des établissements scolaires de la part des notables, avant et après l'été de la discorde.

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