Choix

«L'homme a ce choix: laisser entrer la lumière ou garder les volets fermés.» Henry Miller

«Vois-tu, mon ami, nous sommes à plus d'un demi-siècle de la fin de la guerre de Libération: c'est un laps de temps qui a suffi à certains pays pour effacer les traces de la guerre, de ses destructions et d'amorcer un développement économique conséquent, permettant aux citoyens, une vie plus confortable. Nous, nous n'avons pas eu cette chance-là, nous sommes partis d'une erreur vers une autre et au bout du compte nous n'avons pas encore assez d'imagination pour avoir une idée des sommes faramineuses dont ce peuple a été spolié. Comme moi, tu as eu ouï dire des rumeurs sur les comptes en banque et sur les biens immobiliers à l'étranger de beaucoup de responsables politiques, responsables qui ne ratent pas une occasion pour nous donner des leçons de patriotisme lors des commémorations ou de prôner la rigueur... Alors, le citoyen qui doit attendre plus de 10 ans pour avoir son logement social ou son Aadl, ne croit plus à ce genre de discours, tout comme il est insensible à l'évocation de la geste de la guerre de libération. Et je suis d'accord pour qu'on ne joigne pas le souvenir du sacrifice suprême de beaucoup de nos frères aux succès de notre Equipe nationale de football pour servir de paravent au pillage et à la destruction d'un pays qui ne le mérite pas. Le régime français a reculé devant l'exploitation du gaz de schiste et pas le gouvernement algérien: pourquoi? Sommes-nous plus intelligents qu'eux? Si on prive le désert de sa seule richesse, l'eau, nous aurons bientôt aux portes de nos villes, en plus des Maliens et des Nigériens, des Algériens de In Salah et de Tamanrasset. Cependant, il est trop tôt pour parler de cela. Mais je veux à tout prix, éviter de refaire ce qui a été déjà fait par beaucoup: peindre des scènes de guerre pour mettre en valeur les actions héroïques. La réalité est beaucoup plus complexe. Je ne sais pas si tu te souviens de la désaffection du public envers les films de guerre soviétiques (un cinéma que j'adore!), c'était à la suite de l'embargo sur les films américains au lendemain de la nationalisation de certaines sociétés pétrolières: à force de voir et revoir les scènes de batailles de chars dans les champs boueux, les gens ont commencé à regretter l'époque de John Wayne et de Gary Cooper... Si jamais je dois entreprendre un quelconque récit sur le Mouvement national ou sur la guerre de libération, je prendrais comme point de départ un moment de rupture, c'est-à-dire l'instant où mon personnage va opérer un choix qui guidera son avenir. Tu te souviens de notre ami commun, Si Abdelhamid dont nous commémorons chaque année le souvenir: je lui avais proposé, après avoir mis de l'ordre dans ses archives, de lui consacrer une biographie pour illustrer une vie exemplaire faite de luttes, de sacrifices et de désintéressement. Il a refusé je ne sais pour quelle raison. Peut-être qu'il n'avait pas confiance en moi, ou bien est-ce à cause des nombreux maux dont son vieux corps souffrait... Toujours est-il que dans ma déception, j'avais oublié de lui poser la première de toutes les questions que l'on doit poser à un homme prédestiné au combat, les motivations profondes qui l'ont poussé d'un train de vie aisée vers les ornières d'une vie chaotique remplie d'incertitudes».