L'école

«Ecrire n'est pas une vocation, mais un désir ferme de provocation.» Georges Raby

«Je pense que pour beaucoup d'entre nous, c'était à l'école que pouvaient naître les vocations, du moins celles qui n'étaient pas destinées à être étouffées dans l'oeuf. Celle qui survivait, celle du révolté mis en contact d'enfants de son âge, dont les parents jouissaient d'un statut plus privilégié, pouvait aisément percer entre les pierres de l'injustice et croître dans le terreau fertile préparé par un ordre social injuste. Dans les grandes villes, dès l'école primaire, les enfants des deux communautés pouvaient se côtoyer, se jauger, se confronter. Moi, je n'ai pas eu ce problème à l'école primaire. Mon village natal étant situé sur un piémont où la terre n'est pas généreuse, les petits colons de la deuxième vague de la colonisation (les Alsaciens) qui s'y sont aventurés ont vite rebroussé chemin. Avant le début de la guerre de libération, il ne restait plus que deux petits viticulteurs qui exploitaient quelques arpents de vigne qui n'ont jamais produit un millésime. La modestie de leurs ressources les obligeait à payer en nature les adolescents qu'ils employaient lors des vendanges: des paniers de raisin que les gamins ramenaient à la maison fièrement. Cela avait laissé des traces dans la culture locale: pour signifier qu'on travaillait pour rien ou presque rien, on disait «on travaille pour René et on se fait payer par Turrell» (c'étaient les noms des petits malheureux colons qui avaient déguerpi au premier coup de feu tiré par «les rebelles»). Quelques Français s'étaient groupés à la municipalité pour gérer une commune de plus de 20 000 âmes. Il y avait un médecin et un garde-champêtre français au chef-lieu de la commune mixte et les plus avisées, deux veuves joyeuses, tenaient des débits de boissons alcoolisées. Les autres villages situés au-dessus du chef-lieu ne comptaient pour toute population d'origine européenne que des enseignants d'origine métropolitaine et des missionnaires de diverses nationalités. Certes, des différences flagrantes de fortune existaient entre les fils de commerçants ou de fonctionnaires qui avaient un revenu régulier, contrairement aux nombreux journaliers ou à ceux qui grattaient une terre ingrate, mais le fossé avec les gens d'origine européenne était plus profond: la langue, la religion les costumes et les toilettes, l'hygiène... C'étaient des différences confuses qui ne nous choquaient pas encore. Cette situation faisait que nous n'avions pas de camarades de classe d'origine européenne. Mais l'école demeure le point de départ de l'éveil social de l'enfant, car la première maîtresse que nous avons eu la chance d'avoir, laissait percer la préférence qu'elle avait pour certains de ses élèves: d'abord, elle faisait les yeux doux pour le fils du caïd qui eut le privilège d'entrer à l'école avec une dispense d'une année, ensuite, elle avait la préférence pour le meilleur élève de la classe, un surdoué ignoré qui collectionnait les bons points et les images, récompenses d'alors pour les petits enfants studieux, mais elle craquait carrément pour le plus petit élève (en taille) de la classe, un petit garnement au sourire malicieux, elle l'utilisait pour toutes les leçons pratiques et lui avait donné le surnom affectueux de «Petit Saïd» que nous lui gardâmes jusqu'à sa mort...».