Mesquineries

«On devrait prévenir les enfants que la vie est longue. Que nos mesquineries et nos bassesses nous suivent toujours.» François Gravel

«Il ne devait pas y avoir que les différences de langue, de religion ou de fortune qui pouvaient donner au cerveau frais des jeunes adolescents matière à réflexion: le pourcentage d'élèves issus de la communauté indigène, pourtant majoritaire dans les rues et les champs, était réduit entre les murs des institutions où l'on enseignait les notions de «Liberté, Egalité, Fraternité». Et puis, il y avait le comportement de certains enseignants. C'est avec un sourire amusé que je revois les physionomies qui composaient notre classe de 6ème, dite classique parce qu'on y apprenait le latin. Apprendre le latin! à des gosses dont les parents n'ont pas mis les pieds dans un établissement scolaire ou bien l'ont fréquenté, juste le temps d'avoir l'âge de gagner durement son pain. C'était en général, l'instituteur du cours moyen 2e année qui, devant l'inaptitude des parents à orienter leur enfant prodige qui inaugurait pour toute la famille, une carrière inespérée, inscrivait l'élève dans la filière adéquate. C'était mon cas. Et se retrouver dans une classe où il y avait plus de têtes blondes avec des prénoms européens que de têtes frisées et des prénoms absents sur les plaques des rues avoisinantes, complexait un peu. Dieu merci, une fois la courte période d'accoutumance passée, on pouvait s'apercevoir que nos camarades de l'autre bord n'étaient pas des lumières et qu'ils n'inventeraient certainement pas la poudre. D'ailleurs, si à la tête de la classe, il y avait un certain équilibre dans la concurrence que se livraient les meilleurs représentants des deux communautés, les lanternes rouges étaient toutes d'origine européenne. C'était une satisfaction en soi et cela désolait certains de nos enseignants qui déployaient des trésors de ruses, et, pour masquer leur racisme latent, et pour avantager les enfants de leur patrie. Je médis toujours: «Quelle tête elle ferait madame B...si elle nous voyait, ainsi, cinquante-cinq ans après!» Madame B...était notre principal professeur. Elle nous enseignait le latin et le français.
Abordant la cinquantaine avec une coquetterie bien avantageuse, elle était la voix prépondérante au conseil des professeurs. Elle avait un certain faible pour les écrivains femmes et les études des textes de Madame de Sévigné et de Colette étaient son plat de résistance. Elle avait des jugements péremptoires et tranchés et, elle semblait connaître les parents de certains élèves d'origine européenne. Elle avait ainsi pour eux une indulgence qui contrastait avec la sévérité qu'elle montrait envers les petits indigènes qui osaient forcer les portes de la connaissance avec l'insolence des jeunes ingénus...
«C'était un drôle de numéro! Elle mérite vraiment une place de choix si je devais écrire un jour sur l'imposture» me suis-je surpris à répéter chaque fois que j'évoque ces vertes années. Bien sûr, étant donné le climat de guerre qui prévalait de l'autre côté des murs du lycée, les allusions à la politique étaient réduites à la confidence et tout le monde évitait de parler des événements extérieurs aux murs du collège. Mais, heureusement, l'attitude de Madame B. me rappelait souvent les défis qu'il fallait relever. La rosse! Elle cachait bien son jeu, celle-là! Mais comment veux-tu qu'un enfant puisse démasquer une imposture? Cette professeure éprise de Colette, de Georges Duhamel et de tous les poètes de la Pléiade, m'apparaissait tout d'abord comme un exemple parfait, un modèle de culture. Un jour, pourtant, elle me choqua en m'accusant, à l'occasion de la rédaction d'un texte libre de plagiat. J'avais, selon elle, pillé Monsieur Maurice Genevoix que je n'avais d'ailleurs jamais rencontré hormis dans les longues listes de romans de poche que j'avais plaisir à consulter pour choisir mes futures lectures. La simple phrase: «Pour moi, mon oncle était un sorcier», que j'avais employée pour conclure la description du travail artisanal de mon oncle, forgeron de profession, avait fait sortir la digne professeur de ses gonds. J'ai protesté avec toute la maladresse due à mon jeune âge et à ma timidité. Rien n'y fit. Elle se vengea de cette tentative de contrefaçon en nous donnant à rédiger «chez soi» une rédaction à sujet libre. Il serait superflu de dire que ce furent les élèves d'origine européenne qui eurent les meilleures notes parce que leurs parents leur avaient donné un coup de pouce. La professeure savoura son triomphe en faisant lire à haute voix la meilleure rédaction: les parents de l' élève couronnée de lauriers occupaient de hautes fonctions dans l'administration préfectorale. Les élèves, dans leur grande majorité, perçurent cette manoeuvre perfide comme un symptôme de la malhonnêteté du professeur et une tentative d'humiliation: ils firent des grimaces suggestives à chaque fois qu'une formule savante ou un qualificatif recherché sortait de la bouche de la jeune élève dont la voix tremblait et dont les joues étaient devenues cramoisies en raison de la suspicion manifestée par des échanges de regards éloquents ou des hochements de tête significatifs...»