Mémoire

«La mémoire est la sentinelle de l'esprit.» William Shakespeare

Un sourire amusé se dessina sur le visage de mon interlocuteur. Il me lança un traînant «Dis-donc...!». Je l'interrompis. «Tu souris car tu dois penser que c'est bête de parler de toutes ces petites mesquineries.»
«Non! Pas dut tout! Mais je trouve que tu as une mémoire fabuleuse pour te rappeler ces petites choses, un demi-siècle après. Vois-tu, je ne pense pas qu'il faille encombrer son cerveau de choses inutiles ou futiles.» Je restai un moment silencieux pour trouver parade à cette juste remarque. Après un moment de réflexion, je lui dis: «Tu sais, on ne choisit pas qui on est. La nature est si généreuse qu'elle essaie, souvent avec succès, de pallier certains manques: n'étant pas doué d'une grande intelligence ni d'une malice qui m'auraient permis de nager à contre-courant, j'ai eu droit à une mémoire qui m'a aidé dans beaucoup de cas. Mais la mémoire, comme tu le sais, est une compagne capricieuse: elle est sans cesse changeante et ne s'attarde pas toujours sur les grands reliefs d'un passé révolu. Pire, quelquefois, elle se plaît à travestir certains évènements en les parant de détails incongrus qui donnent chaque fois une interprétation différente.
Et comme disait Si Abdelhamid, en prenant de l'âge, l'individu assagi revoit avec plus de netteté les images de l'enfance ou de l'adolescence qui prennent des accents plus doux que ceux de l'âge mûr. Et moi, je revis souvent ces années douloureuses du collège où je connus maintes difficultés. D'abord, ce fut une grande déception pour moi de découvrir que les professeurs au collège, n'avaient pas la même sollicitude dont les instituteurs nous entouraient au village.
Bien sûr, il y avait des professeurs qui exerçaient leur métier avec une rigueur admirable, ne prêtant attention ni à la fortune ni aux origines de l'élève. Mais, hélas, notre principale professeure n'était pas de ceux-là: on dirait qu'elle avait été placée là pour être un obstacle supplémentaire au petit indigène qui se débattait dans des problèmes d'intendance. Nos habits bon marché contrastaient avec les vêtements luxueux que portaient ceux qui occupaient le haut du pavé et les filles d'origine européenne ajoutaient à leur toilette recherchée, un maquillage aguichant: un jour, le proviseur dut prendre un arrêté pour interdire tout maquillage aux élèves.
Pour en revenir à Madame B... qui portait des bas couleur peau qu'elle exhibait en croisant et décroisant souvent ses longues jambes fuselées, elle se maquillait outrageusement pour réparer l'irréparable outrage. Un jour, je la surpris en flagrant délit de tricherie: pendant une composition de version latine, ma voisine de table, une fille au teint mat et aux traits ingrats, me supplia, avec des larmes dans les yeux, la traduction d'une phrase qu'elle ne parvenait pas à décrypter. Je le fis de mauvaise grâce, craignant de subir les foudres de la professeure. Quelques jours plus tard, quand on nous rendit les feuilles corrigées, je m'aperçus avec stupéfaction que la jeune fille avait eu une note meilleure que la mienne, chose inhabituelle chez la demoiselle: la même phrase traduite avait eu droit à une notation différente. La note qui me fut attribuée présentait un déficit de deux points: j'étais indigné!».