Le souk

«Cadeau bon marché: conseil.» Tristan Bernard

«Pour quelqu'un qui n'a pas connu cette époque que l'on dit héroïque, en raison des immenses difficultés que rencontraient les acteurs du Mouvement national, et surtout en raison de la pauvreté des moyens dont disposaient ces hommes déterminés, face à un système qui entretenait toute une panoplie impressionnante de mécanismes répressifs, il est difficile de restituer l'atmosphère qui prévalait. Si Abdelhamid était peu disert sur son activité et sur les actions qu'il avait engagées. Seuls des témoignages d'autres personnes, nous ont rapporté qu'il avait recruté pour le PPA, des individus qui allaient devenir de grosses pointures dans le FLN révolutionnaire. C'est dire le pouvoir de séduction que son verbe et son comportement exemplaire, pouvaient exercer sur ses interlocuteurs. C'est par hasard, au détour d'une conversation sur un détail ou une anecdote pas banale, qu'il laissait échapper un avis. Un jour que je lui avais demandé ce qui avait poussé à l'exclusion d'un secrétaire général du PCA, il m'avait simplement répondu: «Celui-là, je l'ai rencontré maintes fois sur la place du marché hebdomadaire, quand je n'étais qu'un simple militant du PPA. Je lui ai porté plusieurs fois la contradiction, car il me semblait que ce monsieur se trompait d'ennemi, quand il voulait porter la bonne parole: il s'attaquait plus au PPA, à l'Udma ou aux Uléma qu'au système colonial qui demeurait, selon moi, l'ennemi principal, celui qu'il fallait abattre. Le chauvinisme et le dogmatisme sont les tares de beaucoup de militants, hélas, quel que soit le parti!». On peut s'imaginer que dans un pays encore soumis aux effets néfastes d'une guerre européenne, les estomacs encore plus vides que d'habitude, font bouger les pieds et donnent du coeur au ventre. Et le marché hebdomadaire, plus que l'entreprise où sévissent les indicateurs, les cafés maures où les murs ont des oreilles ou les arrière-boutiques qui réduisent le nombre d'auditeurs à un nombre premier à un chiffre, offre au tribun expérimenté, un champ idéal où il pourra semer ses paroles. Difficile de redessiner, une ville des Hauts-Plateaux ouverte à tous les vents, où les burnous de toutes les couleurs côtoient la blancheur immaculée des gandouras de notables, où les nuages de poussière volent au-dessus de turbans fleuris, de chéchias rouges et de rares casques coloniaux noyés dans une multitude écrasée par un soleil ardent. Ici et là, un uniforme de gendarme accompagné d'un chien policier ou le kaki d'un garde-champêtre sanglé dans une ceinture transversale où est inscrite en lettres d'or, le mot «Loi». Au milieu des accroupissements des dromadaires satisfaits de trouver repos après une très longue traite, des ânes excités par une promiscuité inhabituelle des ruades sporadiques comme des échanges de politesses bien apprises, des gens vont et viennent à la recherche d'une bonne affaire dans un concert assourdissant d'animaux divers qui s'expriment à tue-tête, chacun dans sa langue maternelle. Dans un coin, deux amis de longue date, heureux de se retrouver se saluent d'une manière traditionnelle, en échangeant tour à tour des baisers sur leurs mains, avant de porte l'index sur leur bouche fermée avant de héler le vendeur de boissons chaudes qui passe... Deux autres entament une négociation dont nul ne dira mot. Et c'est justement dans ce carrefour des quatre points cardinaux que berbérophones et arabophones se mêlent ou se côtoient, sans heurts. Le «mekass» fait un tour du propriétaire pour évaluer mentalement la recette du jour, sous l'oeil soupçonneux de ses futures victimes consentantes. Un prestidigitateur réunit une grande foule de curieux et fait quelques tours de passe-passe à un parterre amusé: ce n'était qu'un leurre. Il laisse bientôt la place à un tribun fougueux venu avec une escorte de camarades aux aguets, car la peur du gendarme est toujours présente: il essaiera de proposer le programme de son parti clandestin ou essaiera d'éveiller les consciences engourdies par des poèmes de circonstance. C'est un peu l'atmosphère qu'ont connue les premiers prophètes des temps bibliques, loin des nervis du pouvoir en place...»