Semaines culturelles

«Une culture est bien morte quand on la défend au lieu de l'inventer.» Paul Veyne

«Il va de soi que le récit s'articulera sur les moments les plus intenses de sa vie: son point de départ se situera dans la ville où il a étudié et qui fut le théâtre d'une terrible répression, sa formation aux pratiques de la lutte ouvrière à Paris, dans les rangs de la CGT; Messali n'avait point oublié les leçons apprises à l'école de l'anticolonialisme et avait pris soin d'organiser des stages sous les auspices de la Centrale syndicale française qui avait contribué à former des hommes comme Ho Chi Minh. Je ne sais plus s'il s'était rendu dans la capitale métropolitaine en 1952 ou bien avant. On peut prendre quelque liberté avec l'exactitude historique pour situer le passage du jeune militant en l'année 1952. Ce fut une année intense que vécut l'avant-garde progressiste en France. C'est l'année où la Guerre froide atteint son paroxysme, avec pour toile de fond la guerre de Corée:18 février la Grèce et la Turquie entrent dans l'Otan, en février conférence de Lisbonne où l'Occident procède au réajustement des objectifs militaires de l'Otan; à l'acceptation du projet de la Communauté européenne de défense (CED) et prend la décision d'installer à Paris le siège de l'Otan. Le pouvoir français a organisé pour la circonstance une gigantesque mise en scène qui consistera en une sorte de célébration du deuxième millénaire de la ville de Paris à l'occasion du 2000e anniversaire de la chute d'Alésia devant l'armée romaine. C'est une sorte de semaine culturelle comme celles que savent organiser les régimes qui n'ont pas grand-chose de positif à proposer à leur peuple. La ville de Paris dont le préfet de police n'est autre que le frère du général de Gaulle va interpréter avec brio, le ballet de l'a-plat-ventrisme accompli devant le pays du général Marshall: outre les tapis rouges qui seront déployés devant l'amiral Ridgway, patron de l'Otan, les manifestations de circonstance qui fleurissent dans toutes les institutions officielles, la police parisienne va se livrer à une grossière provocation. A l'issue des manifestations organisées par le Mouvement de la paix qui avait accusé les Etats-Unis d'avoir employé des armes bactériologiques en Corée, la police française va procéder en représailles à l'arrestation de Jacques Duclos, secrétaire intérimaire du PCA. Motif: on avait trouvé dans sa voiture une matraque (les manifestants du mouvement ouvrier en avaient tous une pour parer aux coups de matraque de la police), un pistolet automatique et, tiens-toi bien, deux pigeons que le dirigeant prolétaire comptait inviter à sa table pour égayer son austère menu quotidien. C'est l'affaire de ces deux pigeons qui va déclencher la stupéfaction générale: outre l'accusation de porter atteinte à la Sûreté de l'Etat, le dirigeant du parti de la Résistance va être accusé d'espionnage au profit de l'Urss et que ces deux colombes de la paix étaient destinées à porter des messages aux camarades de derrière le rideau de fer. On devine l'hilarité générale que provoqua cette grossière provocation: plus d'un demi-siècle après l'invention du télégraphe et du téléphone sans fil, des James Bond non inspirés, vont revenir aux bons usages de la guerre de Cent Ans. Ici, on peut aisément vérifier la véracité de l'adage qui dit que quiconque veut noyer son chien, l'accuse de rage''. Ce sera l'occasion de montrer en marge de ces évènements, la solidarité militante qui pouvait exister dans les rangs des damnés de la terre. Si Abdelhamid en reviendra tout retourné avec, en plus de son bagage patriotique, un irrésistible élan vers une vocation internationaliste: Quand je suis revenu à Alger, j'ai fait mon rapport de mission à Messali et lui ai en même temps exprimé ma volonté de quitter le PPA. Il fallut plus que cela pour ébranler le vieux leader qui me gratifia d'un sourire forcé et me dit: ils ont finalement fini par t'avoir, Si Abdelahamid!''».