Avis

«Qui suit les avis de chacun construit sa maison de travers.» Proverbe danois

Nous n'avons rien inventé! Nous ne faisons que reprendre les gestes de ceux qui nous ont précédés en les améliorant un peu, comme on peut, ou en les dénaturant en forçant le trait pour en faire des rituels que l'on croit immuables et qui ne durent en fait, dans l'histoire de l'humanité, que ce que durent les roses: l'espace d'un matin. C'est la raison pour laquelle, j'emprunte aux premiers conteurs des temps obscurs la démarche prudente qui consiste à avertir le lectorat ou l'auditoire des thèmes et du mode du conte. Cette nécessité de poser des jalons ne traduit que la crainte d'être, d'une part, mal compris. D'autre part, tel le marcheur solitaire (attention! Je dis bien solitaire puisque les marches collectives sont définitivement interdites même en dehors de l'état d'urgence) qui éprouve le besoin de faire une halte pour reprendre son souffle, s'éponger le front à l'ombre rafraîchissante d'un arbre ou au bord d'une source providentielle pour s'y désaltérer avant de reprendre le chemin à un rythme soutenu. Le poète, l'aède, le conteur ou le barde de l'Antiquité ou de nos vieilles veillées de soir de henné, invoquent toujours les puissances tutélaires qui guident les muses vers le poète désemparé et avertissent prudemment les spectateurs du non-engagement de l'artiste: le conteur n'est que l'interprète de voix venues d'ailleurs par la grâce des Muses et nul ne doit s'offusquer de quelque allusion qui paraîtrait déplaisante pour un parti ou pour un autre. C'est la raison pour laquelle, le conteur des soirs de henné, improvise des vers d'une souplesse et d'une délicatesse empreintes de civilité, afin que les travers qu'il prête à la mariée ou au fiancé ne soient pas pris «strict sensu» mais dans un contexte plus général qui découle des expériences vécues par les générations précédentes. C'est pourquoi, je me hâte d'avertir mon ami lecteur, mon frère, de ne point aller chercher le sens du mot au-delà de ce qu'il veut exprimer. Il faut laisser ce rôle à ceux dont la profession parasitaire est de surveiller les écrits des autres, de peser chaque mot et de chercher le sens caché de formules ou de mots innocemment jetés sur une feuille blanche. Je remercie tous les jours le Ciel de m'avoir fait naître dans un pays qui jouit de la plus grande liberté d'expression qui n'ait jamais eu cours dans les pays où les pétrodollars font la loi, et de m'avoir épargné, un procès humiliant, la geôle infâmante, l'amende contraignante ou l'attentat sanglant. Donc, je tiens à avertir «l'hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère» que je n'écris que pour la ménagère de plus de cinquante ans: celle qui n'éprouve pas le besoin d'utiliser des mots savants pour demander une livre de poireaux et de jeter à la face d'un marchand ébahi le terme barbare de «allium porrum». Donc, j'appelle un chat un chat même s'il porte le doux nom de Félix. Le lecteur n'a nul besoin, pour me lire, de s'armer des outils des exégètes professionnels. Quant aux thèmes que je traite, je les ai hérités, malgré moi, d'une histoire personnelle. Un ami m'a récemment reproché de m'être penché un peu trop sur la fameuse manifestation de «Paris à 2000 ans». Je lui ai simplement expliqué que cette fête qui a eu lieu à 2000 km de mon douar natal a eu une influence directe sur le comportement des paysannes de mon village: les marchands de tissus se sont engouffrés dans la brèche de la commémoration, pour inonder le pays de tissus imprimés qui portent en effigies les symboles de la capitale de la métropole: Notre-Dame-de-Paris, l'Arc de Triomphe, la basilique de Montmartre et la tour Eiffel. Ce tissu qui a amené une note de gaieté et beaucoup de lumière dans nos pauvres chaumières, avant les années de braise, était affectueusement baptisé par nos paysannes «El Ketsane El djamâa el paris».