Coexistences

«Qui vit en paix avec lui-même vit en paix avec l'univers.» Marc-Aurèle

En ces temps de grands déballages, paradoxalement, il vaut mieux se tenir à carreau et éviter les sujets qui fâchent et, faire comme tout le monde: crier «haro sur le baudet». Comme le dit le proverbe bien de chez nous: «Quand le boeuf tombe, tous les couteaux se lèvent.»
Et en général, ce sont les seconds couteaux, les petits canifs usés qui n'osaient pas se montrer quand la bête mugissait, renâclait, soufflant des deux naseaux ou détournant à bras raccourcis...Il vaut mieux se rappeler que souvent, quand un homme est jugé, il ne l'est pas pour l'ensemble de ses méfaits. Souvenons-nous que Saddam Hussein n'a pas été jugé et condamné pour l'ensemble de ses oeuvres mais pour un massacre perpétré dans un village chiite où il a dû essuyer une tentative d'attentat: maintenant, grâce aux Américains, aux Israéliens et à tous leurs alliés de l'Otan ou du Golfe, il y a tous les jours un village arabe qui disparaît en Irak, en Syrie et en Libye. Il y a chaque semaine un WTC qui s'écroule entre le Tigre et l'Euphrate. Mais quand les Arabes meurent, leur mort ne fait pas de bruit: les pétrodollars déposés dans les banques qui ne travaillent pas le jour du sabbat, imposent le silence. Quand les armes des Arabes se tournent contre d'autres Arabes qui pensent autrement, il vaut mieux se voiler la face et faire son deuil. Chaque faction croit pouvoir sortir victorieuse en éliminant physiquement son rival sur le terrain politique: mais les hommes meurent et les idées survivent.
De ce fait, il apparait presque impossible de remonter la pente pour revenir à la situation d'avant. Avant, c'était au temps béni où la présence de l'Urss, galvanisait les esprits et maintenait la bête à distance. L'appel du chef suprême de la chrétienté pour dénoncer le sort fait aux minorités vivant dans les pays du croissant et de l'étoile parait décalé alors que ce sont d'abord les pays de la dernière croisade qui ont armé les bras des meurtriers. Aucune voix ne s'élève pour dire que ce sont pourtant les musulmans qui sont les grandes victimes dans ces abattoirs à ciel ouvert, dans ces pays où les régimes laïcs mais dictatoriaux ont permis aux nombreuses minorités de vivre en bonne intelligence, dans le respect de l'autre et dans la crainte du gendarme. Pourtant, pour la question pédagogique, il y a un exemple au monde qui devrait faire réfléchir ceux qui sont pressés de dégainer leurs kalachnikovs ou de sortir leurs couteaux des vestiaires. Il y a un pays où se côtoient au moins quatre langues, avec des populations d'origines diverses, Celtes, Germains et Latins vivent en bonne intelligence grâce à une organisation sociale et politique sans faille. Tous les conflits sont réglés grâce à l'outil magique qu'est l'urne transparente. La représentation directe, la Constitution, le mode de scrutin, les pétitions sont les armes qui crépitent en silence au fond de ces vallées encaissées. Tout cela, grâce à un magnifique sentiment qu'on appelle la tolérance qui fait que ce pays, grâce à ses nombreux forums (qui fonctionnent mieux que nos mythiques djemaâs), a servi de refuge à tous ceux qui ne pensaient pas en rond. Il a été le premier à oser braver le tout-puissant pape en offrant l'hospitalité aux luthériens et calvinistes persécutés ailleurs. Ce pays sert aussi de refuge à tous les hommes politiques indésirables chez eux, comme il sert de coffre-fort à tous les capitaux qui ont le sommeil léger.
Un technicien venu de ce pays, où on ne crache pas par terre, m'avait confié avec un cynisme désarmant: «Pendant la Grande Guerre, les Allemands nous refilaient de la houille et les Français du fer: on fabriquait des armes qu'on revendait aux deux. Eux, se sont appauvris et nous, nous nous sommes enrichis.»