Particularismes

«Le meilleur aboutissement de l'éducation est la tolérance.» Helen Keller

Mon ami Sid-Ahmed poussa un grand soupir et donna une tape bruyante sur le journal dont il venait de lire scrupuleusement un article qui lui fit froncer les sourcils à plusieurs reprises. «Ta région natale m'étonnera toujours! Elle vient de rendre pour la énième fois un vibrant hommage à Assia Djebar! Je ne saisis pas l'influence que peut avoir l'écrivaine qui est née loin du Djurdjura chez ceux qui ne jurent que par Feraoun ou Mammeri!». Je tiens à avertir le cher lecteur que malgré l'amitié qui nous lie, cet individu et moi, celle-ci n'est pas exempte d'orages fréquents dus à des différences notables dans l'appréciation des choses. Je lui répondis aussitôt: «Là, je t'attrape, suppôt de bâathisme résiduel! Tu es toujours victime des idées préconçues et des préjugés de tes premiers maîtres qui enseignent qu'on doit se méfier de tout ce qui se dit ou vient de là-bas! D'abord, la Maison de la culture comme l'université de Tizi Ouzou ont toujours rendu hommage aux écrivains qui ont défendu les droits de l'homme, la démocratie, la femme et la liberté d'expression, quel que soit leur lieu de naissance: Mimouni, Kateb, Mammeri, Dib, Camus, Djaout, les Amrouche, enfin tous ceux qui n'ont pas utilisé les concepts frelatés et obsolètes du bâathisme décadent. Si Tlemcen, Alger puis Constantine ont été consacrées capitales arabes de la culture ou de l'islam, Tizi devrait être capitale de la démocratie et de la tolérance. Tous les écrivains qui ont été marginalisés par la langue de bois ont trouvé refuge dans les coeurs de ceux qui n'ont pas abdiqué leur identité pour un plat de lentilles. Tu connais bien la célèbre fable de La Fontaine: Le chien et le loup. Sache que de tout temps, les montagnes comme le désert aride, ont toujours abrité des populations qui ont refusé la servilité des pouvoirs centraux qui ne s'intéressent qu'aux endroits où il y a quelque chose à gratter. Le manque d'investissements dans ces régions ingrates est une façon d'expliquer la méfiance des pouvoirs centraux et leur mépris à tout ce qui se passe là-bas. Je ne t'apprendrai rien en te disant que le terme «Kabyles» a été utilisé par les Turcs, pour désigner les populations organisées en tribus autour d'Alger, comme ils désignaient avec mépris les Kurdes sous la dénomination de «Turcs des montagnes.» C'est une façon de ne pas reconnaître un particularisme ethnique, linguistique ou culturel. Les Français qui ont succédé aux Turcs, ont repris le vocable et l'ont utilisé dans leur politique de diviser pour régner. Les gens ne savent pas tous que, dans l'armée de Napoléon III qui venait de conquérir la Kabylie, deux officiers supérieurs ont entrepris aussitôt de rédiger une monographie complète de la région comprise entre Dellys et Bougie. Hannoteau s'est mis même à rédiger un précis de grammaire kabyle. Je ne connais pas les motivations profondes de ces hommes mais je soupçonne qu'ils ont dû saisir tout de suite le fait que dans les villages peu peuplés de ces montagnes ravagées par la guerre, les fonctions de la mosquée et de la djemâa étaient soigneusement distinctes dans leurs rôles respectifs et que la survivance d'un idiome à racines berbères, après 13 siècles d'islam et d'arabisme, devait poser problème à beaucoup. Je ne connais pas d'historien arabe qui ait fait une telle étude et peu d'historiens mettent en relief, le rôle de cette région dans la lutte contre l'envahisseur français entre 1830 et 1832. Pour les bien-pensants du PPA et du FLN, la résistance a commencé avec Abdelkader: exit Zamoum! C'est ce particularisme qui explique l'attachement des populations de cette région à la démocratie, un régime qui permet à chacun de vivre sa différence dans la tolérance. Et tous les régimes autoritaires ont interprété cet attachement à l'authenticité, comme une volonté de fracturation et de séparatisme.».