Rencontres

«Les grands esprits ont toujours rencontré une opposition farouche des esprits médiocres.» Albert Einstein

«Cela doit être avantageux d'avoir travaillé dans une entreprise qui, non seulement était courtisée par le pouvoir mais encore, qui a servi et sert encore de miroir aux alouettes pour certains écrivains et artistes. Cela a dû être enrichissant pour toi, du moins dans le domaine de la culture et de l'expérience humaine. Les écrivains de talent ne courent pas les rues et, à mon avis, tu devrais au moins apporter quelques témoignages sur tes rencontres avec tel ou tel personnage.» C'était mon ami Sid-Ahmed qui s'exprimait ainsi, en laissant paraître une pointe de regret de n'avoir pas duré plus de deux mois dans l'entreprise en question: il avait été licencié parce que l'équipe qui l'avait recruté avait été remerciée, elle aussi. «Une vieille amie qui est actuellement professeure de philosophie et de français au collège de Wellesley, dans le Massachusetts, m'a dit la même chose. Cela n'est pas entièrement juste. S'il est vrai que j'éprouve une admiration pour certains écrivains et artistes et qu'ils exercent sur moi une sorte de magnétisme, mais mes contacts avec eux ont toujours été le fruit d'un hasard ou d'une nécessité personnelle. Je me suis senti privilégié d'avoir pu échanger des paroles (je n'oserai pas dire des idées) avec des gens de la trempe de Georges Arnaud ou de Assia Djebar, ou d'avoir brièvement croisé au hasard des rencontres Benhedouga, Kateb Yacine, Issiakhem ou Malek Haddad. C'est dommage que ces personnes n'aient pu bénéficier d'une entière liberté d'expression: leur participation à des débats télévisés libres, auraient épargné au pays l'indigence culturelle, dont la langue de bois l'avait chargé. Mais plus que les personnages, ce sont surtout les anecdotes qui se sont greffées autour, qui méritent d'être consignées, car elles sont révélatrices. Tu te souviens de ma modeste et inconfortable cabine sise au niveau 3 de l'imposant immeuble construit entre 1952 et 1956: elle n'était pas destinée à l'usage qui est le sien actuellement. C'était un simple magasin d'approvisionnement. Quand les installations techniques des Eucalyptus ont été transférées au boulevard, le niveau 3 a accueilli le service du film: développement, tirage, montage et enregistrement sonore. Cela explique le manque de confort: on a dû batailler pour avoir droit au chauffage quand les équipements de climatisation ont définitivement rendu l'âme. Je t'en parle, parce qu'à l'époque, les ronds-de-cuir qui étaient logés à la belle enseigne, avec moquette et air conditionné, ne se souciaient guère du confort des techniciens qui étaient pourtant les rameurs dans la galère. Et c'est l'évocation du regretté Malek Haddad qui ramène à la surface un flot de souvenirs amusants. Pour les travailleurs de base que nous étions, il fallait toujours montrer les dents ou ruser pour accéder au progrès technique. A l'époque, on collait les bouts de film comme au temps de Méliès: on grattait avec une lame les surfaces à joindre et on appliquait une larme d'acétone avec un petit pinceau. Cela ralentissait considérablement le rythme de travail et la collure n'était pas sûre pour autant. Nous avions demandé, mais en vain des scotcheuses qui permettaient de gagner du temps et qui étaient déjà utilisées par un autre service loti à l'étage supérieur et aussi par d'autres entreprises audiovisuelles: le directeur nous a simplement ri au nez. En 1975, je fus amené à collaborer avec un documentariste français, militant des causes justes: il avait été en 1973 au Chili avec Regis Debray, mais avait réussi à tromper la vigilance des putchistes et avait quitté clandestinement le Chili. Il avait tourné un court métrage: Sahara occidental, un peuple libre. Le réalisateur était choqué par l'indigence de la cabine: la poussière ambiante et la rudesse des bacs à pellicule menaçaient l'état du film. Il invita dès le lendemain le regretté colonel Hoffmann qui était alors responsable des relations extérieures du parti et Malek Haddad, directeur au ministère de l'Information, pour le visionnage des rushes. Après le visionnage, il le mit au courant des conditions de travail déplorables qui régnaient dans le service: le lendemain, nous reçûmes, gants fins, velours et scotcheuses. Elle n'est pas belle la vie?»