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"Débidonvillisations"

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«Gouverner, c'est d'abord loger son peuple.» L'abbé Pierre

La semaine dernière, la daïra de la petite ville où j'ai provisoirement trouvé refuge était sujette à une vive tension: une présence inhabituelle de policiers aux alentours inquiétait les passants qui empruntaient une rue d'ordinaire très calme. Deux jours plus tard, des jeunes étaient venus s'adosser au mur d'en face: renseignements pris, c'étaient les habitants d'un îlot de constructions illicites et dont les habitats précaires avaient été démantelés par la force publique. Ils voulaient à tout prix trouver langue avec le responsable administratif chargé du logement pour imaginer une solution à un problème qui a affecté les générations imprévoyantes depuis longtemps. Radio-trottoir avait diffusé la rumeur que les habitants de ces baraques détruites n'étaient pas tous des professionnels du relogement. Beaucoup ont été victimes d'un audacieux escroc qui avait vendu des petits lots de terrains appartenant au domaine public pour un prix dérisoire. Un contrôle du cadastre avait découvert le pot-aux-roses et mis dans l'embarras aussi bien les responsables qui avaient laissé faire que les indus occupants qui avaient versé dans l'illégalité. Tout le monde attendait qu'une étincelle ne mette le feu à ce quartier calme et qu'une manifestation violente ne dégénère. On sait que les manifestations commencent par des chants mais on ne sait jamais comment cela finit. Participer à une manifestation populaire non agréée par les autorités n'est pas chose aisée. Si en 1960, on avait manifesté courageusement, bravant les mitraillettes et les matraques de la police coloniale, c'est qu'on nous avait assuré que la porte du paradis serait ouverte aux martyrs et que si on survivait, des lendemains qui chantent nous attendent ici-bas. Nous étions trop naïfs, c'est-à-dire sincères jusqu'à l'os. Bref, toutes les manifestations que nous connûmes par la suite, pendant l'été de la discorde (Sebaâ snin barakat!) ou après le coup d'Etat du 19 juin 1965, n'eurent pas le même effet sur nos esprits que celles de 1960 ou 1961.
La première manifestation populaire qui me glaça le sang (bien que je n'en ai été que spectateur) fut celle qui secoua pendant quelques instants les grandes artères de la capitale: elle était organisée par les jeunes descendus des bidonvilles et des cités insalubres que le régime de Chadli destinait à l'éradication.
Les mots de «hogra» et de «Chadli s'attaque aux pauvres» produisirent une certaine impression chez les badauds. Il faut dire que le système du parti unique avait longtemps anesthésié les esprits et que les manifestations du «Printemps kabyle» avaient été présentées sous un éclairage tendancieux par des médias aux ordres. C'est à ce moment que je compris que sous l'opération de «débidonvillisation» se cachait un sombre dessein politique: le régime ne pouvant enrayer ni le chômage montant, ni la misère ni l'exode rural, voulait les reléguer à l'arrière-plan. Les cités bâties en hâte pour résorber le déficit immobilier sont devenues de véritables zones de haute insécurité tandis que les quartiers de la tchi-tchi n'ont rien à envier aux quartiers chics d'outre-mer
Je suis tombé de haut cette semaine, quand pour faire une démarche auprès d'une institution publique sise au quartier Saïd Hamdine, je fus sidéré par la propreté du quartier, la présence policière à chaque tournant et l'ordre qui régnait dans les parkings. Les immeubles resplendissants, les trottoirs nets, les balcons vierges de toute parabole: tout cela jurait avec le triste spectacle de la cité délabrée d'où je venais. Mais je faillis tomber à la renverse en descendant le vallon de Sidi Yahia. Cela faisait deux décennies que je n'étais passé par là et l'oued aux talus sauvages avait laissé place à un quartier d'affaires digne d'une métropole occidentale: constructions bien agencées correspondant à des critères architecturaux, respect du plan de masse, grandes vitrines propres portant des enseignes aux noms anglo-saxons, hommes d'affaires aux valises diplomatiques et cravate noire, jeunes femmes de ménage sorties tout droit d'un magazine de mode, cafés somptueux avec des terrasses dignes du Quartier latin, des agents de police tous les cent mètres ayant l'oeil sur tout, un stationnement impeccable. Seul un hammam délabré en contrebas, témoin de la préhistoire de ce quartier, apparaissait comme une fausse note. Et puis aussi, il y a une «Maison du moudjahid» en début d'édification: la Révolution était passée par là.

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