Le jour charnière

«Ceux qui rendent une révolution pacifique impossible rendront une révolution violente inévitable.» John Fitzgerald Kennedy

Quand la chasse aux postes fructueux fut ouverte, les alliés de circonstance ne se ménagèrent point. Des critiques, des invectives, des accusations fondées ou non fleurirent. On vit alors les militants patentés issus de l'orthodoxie du PPA toiser leurs concurrents en leur lançant de méprisants «Ceux qui ont pris le train en marche.» Ils désignaient ainsi ceux qui ont rallié le FLN après les négociations habiles menées par l'ingénieux Abane Ramdane auprès des divers partis composant l'échiquier national. On constatera dès lors que l'on ne jugera plus les gens sur leur action militante, mais plutôt sur leur attitude envers ceux qui ont confisqué toute légitimité. Alors, que penser de ceux qui ont attendu le 20 mars pour ouvrir les bras à cet avenir qui se dessinait. On les oubliera, car ils entreront en rangs serrés et dociles dans le plus complexe appareil de falsification de l'Histoire de ce pays: «Le train en marche» sera bientôt remplacé par le méprisant «Hizb França». Des débats s'ouvriront plus tard sur la définition de guerre de libération et de révolution, confondant souvent l'une avec l'autre où les superposant selon les intérêts spécifiques à chacun:
- la guerre de libération consiste à bouter par les armes un indu occupant hors d'un territoire qui n'est pas le sien et remettre ce pays libéré entre les mains des populations autochtones, tandis qu'une révolution consiste à renverser un ordre injuste et à le remplacer par un régime beaucoup plus attentif au sort de la majorité de ses habitants.
- ce qu'on appelle notre Révolution n'est qu'une guerre de libération. Cela est laissé à l'appréciation de chacun. Ceux qui ont connu les misères de la colonisation diront qu'il y a eu un énorme progrès de fait, puisque les Algériens bénéficient tous d'un minimum vital, qu'ils ont recouvré leur dignité en réhabilitant la nation, qu'ils ont restauré le drapeau et l'hymne nationaux et qu'il n'y a plus de barrières ethniques ou culturelles pour accéder à des postes de responsabilité importants. D'autres par contre, pensent qu'un ordre injuste en a remplacé un autre, que le régionalisme a remplacé les autres ségrégations et que les nouveaux colons ne font plus suer le burnous, mais se contentent de détourner la rente pétrolière par des malversations diverses qui commencent à remonter à la surface ces temps-ci: les dommages énormes et irréversibles causés à l'économie nationale par des inopportunes décisions économiques qui se sont révélées désastreuses par la suite, ont fait autant, sinon plus de mal que tous les marchés frauduleux, les contrats de complaisance ou tous les dessous de table passés ici et là...Tout cet argent détourné et placé à l'étranger ou employé à acquérir des biens matériels prive la communauté de revenus considérables qui auraient pu servir à créer des emplois. Enfin, ceux qui sont revenus de la politique pensent que l'Algérie aurait pu mieux faire puisque la corruption est de toute façon inévitable. Il est difficile de juger sur le bilan dune gestion, cependant, on peut se comparer aux pays voisins ou aux nations qui ont accédé à l'indépendance en même temps que nous: le volume et la qualité de la production agricole, le développement industriel, la qualité des services, le taux d'analphabétisme, de chômage, le nombre de journaux et de livres édités en adéquation avec une certaine liberté d'expression, la qualité de la formation des cadres et des ouvriers spécialisés, le rapport entre les salaires et les prix, le nombre de harraga, les écarts entre les différents niveaux de salaires...Autant de critères qui peuvent témoigner de la réussite ou de l'échec d'une révolution ou d'une guerre de libération. Mais au-delà des résultats comptables, il y a bien sûr la qualité de la vie dans le pays: les rapports entre administration et administrés, la qualité de la justice, les libertés démocratiques qui peuvent se mesurer non pas par le nombre de partis présents sur la scène politique, mais surtout par l'espace qu'ils occupent dans les assemblées et qui doit correspondre à celui qu'ils occupent effectivement dans l'opinion publique. L'inviolabilité des urnes et la tolérance sont les pierres angulaires de cette libération. On n'élimine pas d'anciennes ségrégations pour les remplacer par d'autres...Enfin, les gens avertis diront bientôt que rien n'a changé vraiment puisque le fossé s'élargit sans cesse entre les nantis et ceux qui n'ont rien ou qui n'espèrent plus... La révolution c'est aussi l'espoir qui luit au loin. Le 19 Mars peut quand même être considéré comme le jour qui sépare la sincérité de l'opportunisme.