Portraits types

«Médire. Faire le portrait d'un homme comme il est, quand il n'est pas là.» Ambrose Bierce

Le talent de certains écrivains, dramaturges ou scénaristes n'est pas simplement de tresser une habile intrigue pour tenir le lecteur ou le spectateur en haleine, mais aussi de camper des personnages qui deviendront immortels parce qu'ils tiennent non seulement une place dans l'imaginaire des générations, mais encore parce qu'ils vont devenir des archétypes auxquels vont se référer d'autres artistes ou bien d'autres conteurs, pour illustrer leurs anecdotes.
La littérature internationale et le cinéma vont abonder dans cette galerie où l'on verra défiler d'inoubliables silhouettes qui prendront au fil des ans les traits de tel ou tel comédien. Evidemment, ce sont les caractères physiques qui doivent frapper l'imagination du lecteur-spectateur: il est ridiculement menu ou baraqué comme un catcheur, il possède une force herculéenne ou une adresse redoutable, il est filiforme ou obèse, il arbore une moustache à la Salvador Dali ou une barbichette prétentieuse, il peut être beau comme Adonis ou laid comme un pou: son apparence physique ne doit en aucun cas laisser indifférent son interlocuteur, avoir des cheveux de jais bien entretenus ou une tignasse hirsute. On doit l'envier, le haïr ou le plaindre. Quelquefois certains auteurs l'affublent d'un détail qui a son importance: une cicatrice indélébile, des sourcils broussailleux qui lui donnent un air mystérieux, une balafre qui accentue la dureté de ses traits, une bosse qui rend sa démarche et ses gestes maladroits et guignolesques ou bien un léger handicap qui excusera ses faiblesses ou magnifiera ses actions.
Les plus futés des écrivains n'oublient pas de lui ajouter par-ci ou par-là un geste récurrent qui passerait pour un tic: il se lisse la moustache quand il rêve éveillé, il lisse le bord de son chapeau avant de s'engager dans une décision sérieuse, il se gratte une partie de son corps quand il est perplexe, gêné ou embarrassé, crache par terre ou dans ses mains, avoir au bec une éternelle cigarette qui lui colle à la lèvre... Une formule spécifique qui lui colle à la bouche peut expliquer ses origines ou préciser son tempérament.
Enfin un regard particulier qui est le reflet de son âme. Mais plus que tous ses caractères physiques, le personnage acquiert plus de relief par ses attitudes et son comportement. Il peut être taciturne ou hâbleur, courageux ou d'une prudence qui frise la couardise, galant ou goujat, élégant ou négligé, prodigue ou économe jusqu'à l'avarice, joueur ou prudent, plein d'humour ou de réserve, d'esprit taquin ou réservé, facile d'approche ou ombrageux misanthrope ou altruiste...
Le personnage peut avoir en outre une occupation favorite: la pêche comme alibi, s'isoler du monde, un itinéraire particulier, toujours le même, qu'il emprunte chaque jour, une place réservée dans un café, à l'ombre d'un frêne, sur un banc du front de mer où l'on se surprend à rêver d'irréalisables voyages, des amis fidèles qu'il rencontre à heure fixe, toujours au même endroit... Dans chaque ville, dans chaque quartier, dans n'importe quel lieu public, on peut trouver ce personnage qui sort du lot et qui attire l'attention du premier étranger qui passe. Il sert de repère et de trait d'union à tous les habitués du lieu: son absence est toujours ressentie comme un faux raccord pour les habitués. C'est ainsi qu'est Da Mokrane.