Les anciens

«Moi qui vous cause, j'ai été blessé deux fois: une fois à l'abdomen, une fois à l'improviste.» Coluche

Le caractère le plus commun aux vieux retraités qui se retrouvent chaque matin au petit café de la gare est d'avoir des habitudes immuables qui les distinguent les uns des autres. Chacun a sa manière de faire son entrée: le plus jeune, Kamel, entre par la porte principale, la tête basse, les mains dans les poches et l'air indifférent.
Arrivé au seuil, il lance un bonjour d'une façon tonitruante avant de toucher les mains de ses amis. Il ne peut s'empêcher de faire une remarque qui se veut toujours pertinente à l'un deux, soit sur son costume, soit sur une anecdote inachevée ou un différend laissé en suspens la veille. Bouzid n'entre pas du premier coup: dès qu'il aborde le seuil du troquet, il fait un large panoramique sur les clients attablés et fait une légère grimace qui signifie en général qu'il y a quelqu'un qui ne lui plaît pas à l'intérieur du café. Selon le degré de répugnance qu'il ressent, il peut décider de rebrousser chemin en faisant mine d'aller acheter sa chique au tabac d'en face ou bien il vient s'asseoir au milieu de ses voisins non sans laisser tomber une boutade à l'endroit d'un de ses complices. Celui qui n'a aucun atome crochu avec Bouzid est Da Rachid: c'est lui le dernier arrivé dans la bande des quatre. Il fait toujours une entrée discrète, commence par saluer le patron du café à qui il rend de menus services avant de venir s'asseoir parmi ses voisins. Il a toujours une dernière blague osée à raconter dans le but de remonter dans l'estime de ceux qui ne l'ont accepté qu'avec quelques réticences. Mais c'est Da Mokrane qui est le personnage central et incontournable de la bande des quatre dont il est le doyen: sa silhouette massive et hésitante obscurcit un instant le café quand il paraît dans l'encadrement de la porte. Appuyé sur sa canne et s'épongeant le front comme s'il avait fait un long sprint, le colosse aux pieds d'argile jette un discret regard myope sur sa place habituelle sise à l'entrée, les jours où la température à l'extérieur est clémente ou près de la fenêtre quand les rigueurs l'y contraignent: il a toujours besoin d'un poste d'observation, une sorte de vigie en quelque sorte, pour contrôler les allées et venues dans la rue très fréquentée. On le croirait myope en considérant l'asymétrie dessinée par ses yeux sous son front bombé surmonté d'un bonnet d'astrakan.
Son oeil gauche est toujours à moitié fermé, ce qui lui donne cet air myope. Il explique toujours d'une voix basse, sur le ton de la confidence les origines de son infirmité fait bon: il ne dira jamais qu'il a été un ancien moudjahid mais dira qu'il a été arrêté en mars 1958, qu'il a été passé à tabac dans un camp militaire de sa région natale avant de subir d'atroces tortures au centre de rétention de Tademaït.
C'est une douloureuse et insupportable immersion dans une baignoire remplie d'eau savonneuse et javellisée qui est à l'origine de cette infirmité. Il a subi aussi une brûlure à l'abdomen, mais là la cicatrice a miraculeusement disparu. Il égrènera ensuite tous les noms des camps qu'il a connus entre Alger et la frontière marocaine. Da Mokrane n'est pas très disert sur son rôle durant la guerre de libération mais chaque fois qu'une démarche l'oblige à sortir de sa sédentarité, il arbore avec fierté au revers de son veston, une minuscule petite médaille aux couleurs nationales.