Clowneries

«Pour être clown, il faut sortir de Saint-Cirque» Kurzas

Je naquis dans une région où le cirque ne passait pas souvent pour deux raisons: à cause de la rudesse du relief et de l'indigence des habitants. Quand le fameux cirque Amar fit un détour à quelques kilomètres de chez moi, j'étais trop petit pour m'y rendre. Puis vint la guerre. Et ce n'est qu'à l'adolescence, une fois la paix retrouvée, que j'eus le bonheur d'assister à une matinale de cirque, spécialement organisée pour les écoliers et les collégiens du chef-lieu de la préfecture, avec un tarif et un programme au rabais, bien sûr. C'était comme un véritable passage initiatique: je découvrais, émerveillé, les principales séquences habituelles: le courage d'un dompteur face à un groupe de lions, l'intrépidité d'une séduisante amazone court-vêtue sur un pur-sang endimanché, les acrobaties époustouflantes d'un couple de trapézistes... Tous les numéros étaient accompagnés d'une musique adéquate. Les roulements de tambour accompagnaient le suspense des scènes dangereuses tandis qu'un piano léger rythmait les sautillements ou chevauchements des acrobates. Mais ce qui resta imprimé le plus dans mon esprit de jeune homme déjà amoureux des bons mots, c'était l'intervention entre deux numéros, d'un ou de deux clowns qui se mettaient à raconter des blagues ou à se ridiculiser mutuellement. Ce n'est que beaucoup plus tard, que je compris le rôle du clown: il devait faire baisser la tension dramatique chez les spectateurs émotifs qui prenaient trop au sérieux les rugissements menaçants des félins ou bien qui partageaient dangereusement le vertige des trapézistes pendus loin du ciel. Les clowns ont donc un beau rôle et sous la légèreté de leurs propos, pointent souvent un sens caché qui se rit de la censure. Le clown, c'est un peu le bouffon, le pitre, le simple d'esprit, le fou du village qui peut se permettre ce qui est interdit aux autres: les grands écarts, les dérapages, les ironies caustiques ou les critiques acerbes. Mais le clown le fait consciemment et à bon escient: c'est la raison pour laquelle il touche souvent le coeur des spectateurs qui sont maintes fois ses victimes désignées et donne aux zygomatiques un sain entraînement. «A world is a stage» disait Shakespeare et le monde politique l'est encore plus puisque ceux qui y prennent la parole ne font qu'interpréter ce que leur dictent leurs intérêts, leur parti, leurs patrons...C'est pourquoi un homme, un homme (ou une femme) politique de surcroit ne doit pas s'offusquer quand on le traite de clown. Ce n'est pas une insulte mais un compliment qui atteste que le clown en question a bien touché sa cible, qu'il a mis le doigt là où ça fait mal. Cependant, il faut admettre qu'il ya des clowns gais, ceux qui dérident les fronts plissés par l'austérité et les mauvaises nouvelles et les clowns tristes, ceux qui ne réussissent pas leur tour ou sont éconduits dans leurs projets... Ce sont les clowns dramatiques qui marquent le plus l'imagination. Dans une interview fleuve, le journaliste Roger Stéphane, proche du général de Gaulle, confiait qu'André Malraux qui se chargeait de la communication à l'Elysée, était plus soucieux de l'image du général que le général lui-même. C'est la raison pour laquelle les gestes et les discours de l'homme du 18 Juin sont empreints d'une certaine grandiloquence qui frisent la clownerie: les bras écartés du «je vous ai compris», le ton dramatique de «la hargne, de la rogne et de la grogne», les envolées lyriques et les trémolos de la voix du double sauveur de la République, convenaient aux périls qu'il fallait affronter. Quand, un homme ou une femme politique défend la souveraineté nationale sur ses ressources minières ou dénonce le bradage éhonté des entreprises publiques édifiées à grands frais avec l'argent public, il ou elle mérite le titre de clown: c'est l'attestation de sa justesse et de son talent.