Mémoires

«La politique, c'est pas compliqué, il suffit d'avoir une bonne conscience, et pour cela il faut juste avoir une mauvaise mémoire!» Coluche

A la veille de chaque date historique (je ne parle pas ici du traité de la Tafna ou du 19 Juin, mais des journées vécues par une bonne partie de nos contemporains), mon ami Hassan éprouve le besoin d'épancher son trop-plein de fiel, en vitupérant les dernières décennies qui ont vu la dévaluation, non seulement du dinar symbolique, mais encore de la fierté qui était une expression du patriotisme de l'Algérien intègre, sincère ou naïf (il ne faut pas confondre sincérité et naïveté). Après avoir énoncé les noms et les circonstances de la mort de quelques-uns de ses collègues, mon ami Hassan s'était écrié: «Je ne comprends pas pourquoi après tout cela, il y ait encore un problème de faux moudjahidine. Il faut avoir un sacré culot ou ne pas croire en Dieu pour pouvoir usurper le sang des chouhada!». J'ai émis un sourire que j'imaginais contrit et lui dit: «Ce n'est pas propre à notre pays: tous les pays qui ont connu des guerres ont vécu des problèmes similaires, mais chez nous sont venues se greffer les questions de légitimité au pouvoir, de clientélisme et de redistribution de la rente. Je te donne un exemple: mon grand-père maternel qui a fait la Grande Guerre dans le nord de la France avait été atteint par le gaz moutarde (l'ypérite): il avait craché une bonne partie de ses poumons et avait contracté une bronchite chronique qui le handicapait sérieusement. Il eut pour toute récompense une insignifiante médaille de guerre et une misérable pension qui lui permettait juste d'acheter sa chique mensuelle (il ne pouvait plus fumer à cause de la détérioration de ses poumons). Les visites et contrôles médicaux périodiques auxquels il était soumis ne lui ont pas permis, jusqu'à sa mort, de bénéficier d'une quelconque bonification de pension. Le ministère des Anciens combattants français était vigilant. Certes, ceux qui avaient subi des dommages corporels ou des pertes de patrimoine consécutifs à la guerre ont été dédommagés, dans la recherche d'un emploi, à capacité égale, l'ancien combattant était privilégié par rapport à un autre... Divers avantages sociaux en rapport avec leur incapacité étaient attribués aux invalides de guerre. Pour ne pas trop grever le budget de l'Etat, le législateur français était allé jusqu'à créer un tirage spécial de la Loterie nationale au bénéfice des «gueules cassées», ces combattants qui ont été atrocement défigurés par les éclats d'obus. Je n'ai jamais entendu parler de faux anciens combattants de la Grande Guerre durant mon enfance et je n'en comprends la raison que maintenant: la bureaucratie française était précise et pointilleuse. Par contre, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, à la Libération, les faux partisans et les résistants de la dernière heure ont fleuri un peu partout comme chez nous: les archives de la Résistance française comme celles de l'ALN ont connu les vicissitudes de la guérilla et de la clandestinité. Laffitte Mourad qui reconstitue actuellement le parcours de certains résistants français de ce qui peut passer comme une usurpation: un «planqué» qui n'avait pas bougé le petit doigt durant toute l'occupation était sorti le dernier jour de la retraite allemande en brandissant un vieux fusil rouillé: il reçut une balle perdue et sa ville natale porte désormais son nom au grand dam des authentiques résistants. Les archives sont très importantes pour savoir qui a fait quoi: tu te souviens de l'épisode malheureux où un ancien maquisard en perte de vitesse et de mémoire avait qualifié Abane Ramdane de traître. Présenté devant le juge, il ne put que déplorer la «perte» d'archives. Il dut ravaler ses écrits.