C'est la faute à la rente

«Si je suis tombé par terre C'est la faute à Voltaire Le nez dans le ruisseau, C'est la faute à Rousseau.» Victor Hugo

«Alors, nous sommes condamnés à côtoyer les imposteurs?» s'était écrié mon ami Hassan au plus fort de l'indignation. «Oui! Nous sommes condamnés parce qu'au moment où la question de légitimité s'était posée, de faux clivages ont opposé les différents protagonistes de la scène politique. On a vu refleurir les faux arguments régionalistes qui couvaient sous la cendre durant les années de braises comme on a vu s'allier pour la circonstance des adversaires idéologiques. Les grandes manoeuvres avaient déjà commencé bien avant le 19 Mars, mais dès lors, l'opportunisme jouera en faveur des plus forts. Mais ce n'est pas tout. Après les divers coups de force opérés par ceux qui contrôlaient les gens d'armes, le FLN commençait petit à petit à perdre de sa crédibilité. Une politique de clientélisme va venir au secours d'une légitimité écorchée par la division: au lieu de remiser au musée le parti glorieux qui a restauré la souveraineté nationale et ressoudé une unité mise à mal par des siècles d'occupation étrangère et repartir sur une nouvelle base, par la création de nouveaux partis qui vont proposer différents programmes à une population exsangue, les détenteurs de la force brutale ont préféré exploiter ce juteux fonds de commerce qui leur assurera une rente pépère. Ils lui font tout faire: une chose et son contraire. C'est le même parti (mais pas les mêmes hommes) qui va présider à la nationalisation ou à la création des entreprises nationales et procéder deux décennies plus tard à leur bradage. C'est le même parti qui annoncera la nationalisation des hydrocarbures et qui proposera plus tard à une assemblée soumise leur aliénation. C'est la même assemblée qui votera pour ce projet criminel, qui votera contre quelques jours plus tard. Ce sont presque les mêmes qui consentiront sans piper mot à la Révolution agraire qui se mettront à dépecer les domaines agricoles après la disparition de l'initiateur du slogan «la terre à celui qui la travaille».On nage en plein surréalisme: on vit la dichotomie de la langue d'Esope. Le message du 1er Novembre fut vite oublié. Alors, il ne faut pas s'étonner que l'affaire Mellouk qui ne s'est intéressé qu'à une catégorie de supposés faux moudjahidine ait duré si longtemps. C'est l'arbre qui cache la forêt des impostures. On ne demandait que la signature de trois témoins à un candidat à la qualité d'ancien moudjahid. On peut supposer que les trois premiers témoins ont été de bonne foi s'il n'existait entre eux des liens de parenté directs ou indirects ou des intérêts communs. Mais le nouveau venu dans la sainte confrérie peut lui aussi devenir un témoin à part entière. C'est presque le même problème qui se pose pour les commissions d'attribution de lots de terrains ou de logements. Il fallait dès le départ définir des critères rigoureux pour la définition d'ancien moudjahid. Je me souviens d'une anecdote particulière: pendant les grandes vacances de l'été 1963, j'avais travaillé comme scribe dans la mairie de notre commune. J'ai assisté à un curieux dialogue entre un travailleur émigré et le président de la Délégation spéciale qui jouait le rôle de maire. L'émigré était venu demander une aide particulière à l'officier d'état-civil qui était connu pour avoir fait la guerre d'Indochine avant de s'engager dans le maquis de la région. Malgré sa petite taille, il toisa de haut l'émigré mal à l'aise dans un costume qui ne lui allait pas. «Qu'est-ce que tu as fait pendant la guerre?» lui demanda-t-il d'une façon abrupte. «J'ai cotisé!» lui répondit l'émigré gêné. «Tu étais obligé! Sinon tu passais! Je ne peux rien faire pour toi!»