La patrie reconnaissante

«On ne jouit bien que de ce qu'on partage.» Madame de Genlis

«Je comprends que cela te fasse mal au coeur d'apprendre que des planqués ou des anciens collaborateurs du colonialisme se soient infiltrés parmi les patriotes, mais d'un autre côté, il est tout à fait normal que les gens qui ont subi des préjudices physiques ou des dommages matériels durant la guerre, soient équitablement récompensés. Un homme qui a passé des années au maquis ou dans la clandestinité, dans un camp d'internement ou dans une prison, celui qui a subi d'atroces tortures, qui a souffert dans sa chair et dans son âme pendant que d'autres connaissaient toutes les joies de la vie familiale, doit recevoir de la part de la société qu'il a servie, toute la sollicitude méritée. Une pension, une promotion n'est que l'expression de la solidarité de la nation toute entière. C'est cette solidarité qui fait le ciment d'une nation. Les stèles érigées sur les places des villages de France portent toutes cette mention «A ses enfants, la patrie reconnaissante». On ne doit jamais oublier le sacrifice des autres. Un homme capable (dans le sens juridique du terme), valide, se doit de répondre à l'appel de la patrie quand elle a besoin de lui. Tout comportement contraire peut être considéré comme une désertion, une trahison. C'est ce qu'on appelle le devoir. Moi, je me suis toujours demandé quel était l'état d'esprit des soldats américains noirs envoyés sur les différents fronts de l'interventionnisme américain. Leurs droits civiques n'étaient pas reconnus dans leur propre pays et on leur demandait de se comporter en patriotes. Dernièrement, j'ai vu un reportage qui montrait le retour d'un soldat noir d'Irak, sur une chaise roulante: c'est une association de sa ville natale qui a cherché un financement pour lui offrir un modeste toit pour le restant de ses jours. Il y a de cela une trentaine d'années, le journal français L'Humanité avait fait un hallucinant reportage intitulé «L'homme qui partait en morceaux». c'était la poignante histoire d'un soldat de l'armée US qui avait participé à une expérimentation nucléaire. A son retour, ses quatre membres enflaient inexplicablement un à un d'une façon monstrueuse.
L'administration américaine n'avait jamais voulu reconnaître sa responsabilité et lui a dénié tout dédommagement. Il n'avait même pas bénéficié des soins gratuits. Il est mort abandonné de tous, sauf de son épouse et des associations caritatives. Cela montre l'ingratitude d'une administration.
Il y avait pire: durant le premier mandat de Roosevelt, des vétérans de la Grande Guerre avaient manifesté pour demander une revalorisation de leurs pensions: le président avait envoyé l'armée pour les réprimer et à la tête de cette armée, le général Eisenhower. Ce que je veux dire, c'est qu'entre deux injustices, je préfère celle qui ne lèse pas les patriotes. Il est naturel que des parasites cherchent à profiter des faiblesses de l'administration. Les petits avantages dont ils peuvent bénéficier ne doivent pas scandaliser les puristes. Une carte d'invalide attribuée à quelqu'un qui est solide comme un roc est un non-sens. Une personne infirme doit être exemptée de tout effort physique. Je me souviens que durant la période ananas-bananes de l'époque Chadli, nous faisions la chaîne devant une caisse du Souk-El-Fellah de Châteauneuf. Arrive un gaillard d'un certain âge: il grille la chaîne et exhibe une carte d'invalide.
A ce moment, un jeune homme sort de la chaîne et se met à invectiver le vieil homme avec un fort accent parisien. L'invalide rebrousse chemin et va au bout de la queue en marmonnant des excuses.
C'est alors qu'intervient la tendre moitié du soi-disant invalide et se met à vociférer à l'encontre du jeune blanc-bec puis à blâmer son mari pour sa passivité. Celui-ci reprend du poil de la bête et va saisir au collet le jeune Parisien. J'interviens pour séparer les deux adversaires quand le pseudo invalide m'envoie d'une pichenette valdinguer sur un lot de caddies. Je fus surpris de sa force. J'étais plus invalide que lui et je n'avais pas de carte!»