Médailles

«Les beaux parleurs ressemblent aux fausses médailles; quelques jours d'usage en font disparaître tout le brillant.» Félix Bogaerts

«Je pense qu'une simple médaille et une bonification à l'heure de la retraite peuvent suffire à quelqu'un qui n'a subi aucun préjudice sérieux, moral, physique ou matériel. Moi, j'ai été satisfait de quitter mon poste de travail avec un taux à 100/% de mon dernier salaire. Je ne m'estime pas frustré. Et ma médaille, je ne la mets jamais parce que les gens de mon entourage connaissent mon passé» avait déclaré mon ami Hassan, avec une lueur de nostalgie dans les yeux. Je lui répondis: «Tu sais, la médaille vaut son pesant d'or dans les pays qui ignorent la corruption, le laxisme et le népotisme. Elle est précieuse quand celui qui l'accroche au revers du veston du récipiendaire vaut mieux que celui-ci. Je n'oublierai jamais la fameuse réplique du président Mitterrand accrochant la Légion d'honneur au cou du poète écrivain communiste, Louis Aragon. Il lui avait murmuré dans un souffle: «C'est beaucoup et c'est trop peu.» Cela voulait dire que la Légion d'honneur est une distinction qui honore un citoyen pour toutes les valeurs qu'il portent en lui et que pour la mériter, il fallait mener une vie exemplaire. Or, Louis Aragon eut un parcours irréprochable et jamais un gouvernement de droite n'avait pensé à l'honorer pour sa contribution aux Belles-Lettres françaises et pour sa participation à la Résistance contre l'occupant allemand. Son combat contre les forces de l'argent lui avait fermé définitivement les portes de toutes les académies: on ne crache pas dans la soupe! Par ailleurs, il y a des écrivains qui se sont vu retirer leur Légion d'honneur pour conduite contraire à la morale ambiante: Victor Margueritte en fut déchu pour avoir écrit dans les années 1930 un roman, La garçonne, qui avait choqué les ligues catholiques et les personnes bien-pensantes.
Dans d'autres pays, on distribue les médailles comme des cacahuètes. Je me souviens qu'en 2006, j'avais vu à la télé Sidi-Saïd accrocher une médaille au plastron d'un président du Sénat ou de l'Assemblée. Je ne sais pas si ce troisième personnage de l'Etat lui avait rendu la pareille en d'autres circonstances mais, cela avait piqué ma curiosité et je suis allé aussitôt chercher mon Larousse (à l'époque, je ne flirtais pas encore avec Internet) pour combler mes lacunes et apprendre la signification précise du mot médaille. Et là, j'ai eu honte de moi-même. Je me suis aperçu que j'avais perdu mon temps et que j'étais passé sans raison à côté de choses importantes. Depuis, chaque fois qu'un mot me paraÏt difficile, douteux ou suspect, je plonge sur Internet (quand j'ai le bonheur d'avoir la connexion). De ce fait, j'ai appris des choses que j'avais ignorées, honteusement ignorées au cours de soixante ans d'une vie stérile passée pour la plus grande part à réclamer mon lait, mon café, mon goûter, mon argent de poche puis des vacances et un peu d'affection.
Le reste du temps, je l'ai passé à pointer au bureau, à saluer poliment mon chef de service et à le caresser dans le sens du poil, à me courber devant le directeur quand il passe inspecter le service (il passe si rarement que c'est toujours un événement quand il daigne nous accorder un sourire réconfortant, plus réconfortant que toutes les primes et toutes les médailles du monde...).»