Les braves soldats Schweik

«L'erreur est humaine. Persévérer est diabolique.» Proverbe latin

Tous les amateurs de bonne littérature et de romans de qualité ont dû, un jour ou l'autre, rencontrer le brave soldat Schweik, le héros du titre éponyme de l'écrivain tchécoslovaque, Jaroslav Hasek. Après maints déboires avec la justice impériale autrichienne, dus à sa maladresse et à sa franchise, ce brave citoyen sera entraîné malgré lui dans des campagnes militaires en Bohême, Autriche, Hongrie et Galicie. Cet ingénu soldat qui a été réformé auparavant pour simplicité d'esprit, se trouvera engagé dans des guerres qui ne le concernent nullement. Le Brave Soldat Schweik est acclamé comme l'un des meilleurs récits satiriques de la littérature mondiale. Aujourd'hui, souvent comparé à Don Quichotte, les milieux littéraires ont pourtant rejeté cette oeuvre dans un premier temps, rebutés par le personnage de Schweik, jugé terne et simpliste. C'est en réalité le peuple tchèque lui-même, séduit par tant d'humour et de dérision, qui a assuré la célébrité de Schweik pour l'ériger en une véritable figure nationale. Une série télévisée en 13 épisodes en allemand, Die Abenteuer des braven Soldaten Schwejk, réalisée par Wolfgang Liebeneiner, fut conçue et diffusée par la chaîne publique autrichienne ORF en 1972 après trois adaptations cinématographiques, tchèque et allemande. Le rôle du soldat Schweik peut être aisément joué aujourd'hui par n'importe quel citoyen de la fausse nation arabe, de l'Atlantique jusqu'au Golfe persique. C'est l'inattendue proposition du général Sissi, invitant l'Algérie à se joindre au front constitué par tous les valets des USA, à intervenir dans un conflit qui ne concerne tout d'abord que le peuple yéménite qui a fait les frais d'un faux printemps arabe. Et comme par hasard, c'est la Ligue arabe qui n'a jamais résolu un différend interarabe ou fait avancer la cause palestinienne d'un «chber» et le Cccg (Conseil de consultation et de coopération du Golfe) qui ont décidé d'une opération de représailles contre les chiites du Yemen, soupçonnés d'être téléguidés par l'Iran, qui ont opéré une percé conséquente dans les positions tenues jusqu'ici, par des tribus, El-Qaîda et le Daesh. Pour comprendre, sinon les enjeux qui sont clairs, du moins la nature du conflit, il faut faire un peu d'histoire. La Ligue arabe fut fondée sur conseil de la perfide Albion qui voyait en les pompistes qu'elle avait nommés au Golfe, des marionnettes d'une manipulation aisée. Quand la puissance britannique déclina, les Américains prirent le relais. Le Cccg, lui, fut créé en 1981. Lors de sa création, le Conseil de Coopération regroupait six Etats du Golfe qui ont un certain nombre de points communs: ce sont tous des Etats non démocratiques et producteurs de pétrole. L'idée d'une coopération vient d'abord du shah d'Iran dans le but de s'opposer à la montée des régimes d'aspiration socialiste et anti-occidentale (baasiste en Irak, nassériste en Egypte). En effet, des cellules révolutionnaires liées à Baghdad prolifèrent dans la région, en particulier à Oman et au Bahreïn. Deux événements vont changer la donne et pousser à la création d'un organisme de coopération des Etats du Golfe. Tout d'abord, le choc pétrolier des années 1970 fait apparaître les Etats du Golfe comme un acteur essentiel à l'échelle mondiale et régionale. D'ennemis, les Etats du Golfe deviennent des «Etats frères» pour les autres pays arabes, capables de faire pression sur le monde occidental en distribuant leurs «pétrodollars». Mais c'est véritablement lorsqu'éclate la guerre Iran-Irak que l'idée d'une coopération entre les Etats du Golfe prend forme. Le nouveau régime au pouvoir en Iran, issu de la révolution de 1979, menace de renverser les monarchies conservatrices du Golfe. D'autre part, dans le contexte de la Guerre froide, les Etats du Golfe craignent de voir la péninsule devenir une zone d'affrontement entre les deux grands, surtout après l'invasion soviétique en Afghanistan en hiver 1979-1980. Outre l'Iran et l'Irak, le Yémen représentait aussi une forme de menace pour l'Arabie saoudite à cause de sa surpopulation et de son passé révolutionnaire. Rappelons que l'Égypte fut donc impliquée dans une guerre par procuration contre l'Arabie saoudite lors de la guerre civile yéménite jusqu'au retrait de ses forces en 1967. La plupart des anciens collègues de Nasser remirent en cause la sagesse de poursuivre la guerre, mais Amer assura le président égyptien que la victoire était proche. Nasser indiqua en 1968 que l'intervention au Yémen avait été une «erreur de jugement». Tous les braves soldats Schweik arabes risquent de servir de chair à canon dans cette nouvelle erreur de jugement.