Honneurs

«Tant de gens échangent volontiers l'honneur contre les honneurs.» Alphonse Karr

La recherche des honneurs est un des travers de la nature orgueilleuse de l'être humain: être décoré, c'est être reconnu comme faisant partie d'un ensemble, d'un clan, quand ce n'est pas d'une clique... C'est pour cela que les médailles sont intéressantes. Elles se présentent sous des formes diverses: elles sont souvent circulaires (pour les gens qui ont fini de tourner en rond et de boucler la boucle), en losange pour les esprits non carrés qui ne veulent point arrondir les angles, mais plutôt leurs fins de mois, en forme de croix (pour les chrétiens pénitents) ou en forme de croissant pour les amateurs de petits déjeuners sans tartines beurrées vu que leur beurre, ils l'ont fait ailleurs...
Ces médailles étaient d'abord en bronze pour résister aux chocs des coups d'estoc et de taille, des épées ou des masses d'armes. Avec l'enrichissement illicite des ordres religieux ou de chevalerie, les médailles devinrent d'argent: elles relevaient ainsi l'austérité des galeries d'armes; puis elles devinrent d'or pour garnir les bas de laine au temps où les banques n'existaient pas encore et où les gens ignoraient tout des prêts sans intérêts, des prêts de complaisance, de l'épargne- logement, du prêt voiture, des détournements de fonds...
Pendant les temps difficiles, le chevalier ruiné pouvait alors fourguer sa valeureuse breloque à un riche seigneur qui n'avait pas encore fait ses preuves (ou qui n'avait pas l'intention de le faire) sur les champs de bataille. Bref, faire l'énoncé de toutes les médailles reviendrait à faire un inventaire où même Prévert y perdrait son latin... La plus célèbre des distinctions a été créée par le plus célèbre des hommes: c'est Napoléon 1er qui eut l'idée de créer la Légion d'honneur pour honorer ses vétérans qui ont fait les campagnes militaires avec lui et ses partisans politiques qui font les basses oeuvres à Paris quand il est occupé ailleurs. Cette distinction lui permettrait de rallier ses troupes en un coup de sifflet: on peut mesurer l'adoration que lui vouaient ses grognards quand on apprend que cette breloque accrochée sur la poitrine d'un militaire rapportait à ce rescapé une rente de 200.000 francs de l'époque (une fortune!) et une place à l'hospice pour les vieux célibataires qui ont passé plus de temps à croiser le fer ou à tirer leur poudre aux moineaux, qu'à s'assurer une digne descendance pleine de gratitude. D'ailleurs, cette récompense financière ne va pas sans rappeler que durant les temps barbares, les soldats étaient récompensés par une part de butin, des esclaves, des terres agricoles provenant d'une conquête ou d'une réforme agraire, d'un titre de noblesse assorti d'un fief conséquent... Plus tard, avec l'avènement du capitalisme, quand les responsables de l'Etat ne savaient plus compter que l'argent destiné aux administrés, les médailles devinrent purement honorifiques. Elles quittèrent les exploits guerriers pour honorer les belles-lettres, l'académie, la recherche scientifique, les exploits sportifs et enfin le travail. C'est l'Union soviétique qui, durant la période stakhanoviste, pour stimuler l'ardeur au travail des ouvriers d'usine, provoqua une inflation sans précédent dans l'Ordre du mérite. On accrochait à tour de bras des pièces de toutes les couleurs sur les austères combinaisons, des effigies de Lénine, des insignes du marteau et de la faucille: cela permettrait au pauvre ouvrier d'être heureux quelque temps et de pouvoir faire la queue au magasin d'Etat, pendant des heures pour acheter des denrées de première nécessité en arborant sa précieuse breloque. Chez nous, les décorés de la Grande Guerre ou de celle d'Indochine, ne manquaient pas de porter ostensiblement leurs médailles: ils avaient droit au respect des soldats français qui leur épargnaient humiliations et mauvais traitements. Par contre, les harkis ne leur marquaient aucune considération.