Tant qu'on a la santé

«La plus grande richesse c'est la santé.» Virgile

Il faisait un soleil resplendissant et la température restait encore assez douce au regard de la lumière intense qui inondait l'entrée du café. Une quiétude inhabituelle régnait en cette moitié de matinée:
c' était l'heure où les employés de l'administration voisine sortaient pour prendre hâtivement un café et griller une cigarette tout en s'imprégnant de la caresse d'un soleil qui promettait une journée chaude pour ce début d'avril. A la première table, à l'entrée du café, Da Mokrane était en train d'épancher toute son amertume en face de son complice toujours compatissant, Bouzid (on l'appelle Bouzid parce qu'il regrettait toujours, comme le héros de Slim, l'époque glorieuse des Souks El-Fellah, des pénuries qu'il n'avait toujours pas su éviter et des prises en charge à l'oeil durant les missions bidon que lui confiait l'entreprise où il était employé). Da Mokrane se plaignait avec force de l'ingratitude de son fils aîné, malgré le poste de travail que celui-ci occupait dans une institution très cotée. Depuis son mariage, il n'avait jamais mis la main à la poche pour soulager le vieux retraité qui peinait à joindre les deux bouts pour subvenir aux besoins de deux familles logées sous le même toit. Bouzid, le calma un instant et lui énuméra, à son tour, tous les griefs qu'il avait accumulés: sa nombreuse progéniture ne lui rendait jamais visite parce qu'il avait pris une seconde épouse après un long veuvage. «Depuis qu'on m'a cambriolé, seul le cadet qui travaille à Hassi-Messaoud prend la peine de venir me voir. Il rentre à la maison avec deux boîtes de jus et estime qu'il a rempli ses devoirs envers moi. Mais je ne me suis jamais plaint et je ne lui ai jamais rien demandé. Moi, j'ai fait mon possible pour élever dignement mes enfants, j'ai construit une grande maison que j'ai revendue afin de tous les loger. Les deux enfants émigrés au Canada comptent ne jamais revenir. L'un d'eux m'a dit qu'il préférait finir dans la jungle et disputer sa pitance aux singes plutôt que revenir dans un pays où on ne considère pas le travail comme une vertu. A part cela, chacun est chez soi et je ne demande que la paix. Il me reste que le problème de la santé: j'ai actuellement des douleurs atroces dans le dos, je suis obligé depuis quelques jours, de m'appuyer sur la canne que tu m'as offerte et j'ai de la peine à marcher et à m'asseoir trop longtemps. Mon médecin traitant m'a ordonné une radiographie précise de la région des reins que seuls deux laboratoires de la région d'Alger peuvent me fournir: un laboratoire privé d'El Harrach qui m'a demandé 12.000 dinars pour le service et l'hôpital d'A..., où je connais quelqu'un. Hélas! l'équipement du service de radiographie de cet hôpital est en panne et j'attends impatiemment qu'il soit réparé, car je n'ai pas les moyens de débourser 12.000 dinars pour m'offrir un diagnostic précis. En attendant, j'ai une ceinture orthopédique et je subis des injections chaque fois que les douleurs deviennent insupportables.» Da Mokrane esquissa un sourire et dit: «Ce que tu vis maintenant, moi, je le vis depuis dix ans, j'ai le coeur, la prostate, la tension, le diabète. Je consomme plus de médicaments que je ne mange d'aliments. Heureusement que je suis pris en charge à 100% par la sécurité sociale...» C'est à ce moment précis que Da Boudjemâa fit son entrée avec la mine défaite des mauvais jours. Les deux compères le saluèrent et lui demandèrent la raison de son retard: «Je viens de l'hôpital!...».