Ravalements

«On devrait bâtir les villes à la campagne: l'air y est plus sain!» Alphonse Allais

Les gens connaissent de réputation cette petite ville comme un havre de paix destiné au tourisme, longtemps après avoir servi l'agriculture. Mais l'agriculture s'est vite évanouie avec l'arrivée des accapareurs avides de terres agricoles. La spéculation foncière a fait le reste: les planificateurs staliniens des années 1980 ont entouré la petite ville de résidences majestueuses pour ceux qui ont pignon sur la rente et par de grands ensembles comme autant de bantoustans, de cités dortoirs composées de bâtiments et dénuées de toute infrastructure susceptible d'adoucir la vie des populations laborieuses, malgré la présence dans la rue principale d'un nombre impressionnant de traiteurs et de rôtisseries qui tentent le voyageur égaré. Pour le reste, les gens sortent le matin pour se rendre au travail et rentrent le soir pour essayer de trouver le repos. Longtemps l'approvisionnement en lait (en sachet) et même en pain était problématique pour les habitants non véhiculés. L'hôpital se trouve à la périphérie et ne présente aucune garantie pour la prise en charge du malade: pour la moindre analyse ou radio, on vous renvoie au diable vauvert, à la plus grande satisfaction des innombrables taxis clandestins et des laboratoires privés qui s'en mettent plein les fouilles. Dans ce décor de trottoirs défoncés et de cafés toujours pleins, vont se greffer tous les maux de la société algérienne: chômage, drogue, délinquance et prostitution visible seront les plaies de ce microcosme de la nation. Le commerce illicite va bientôt fleurir sur les trottoirs qui entourent un minuscule marché couvert qui ne répond plus aux besoins d'une population en constante augmentation. Pour faire face à cette concurrence déloyale, les commerçants patentés ont fini par répandre leurs marchandises sur les trottoirs, réduisant considérablement l'espace vital des piétons et rendant la circulation automobile problématique en raison de la mystérieuse disparition des panneaux de sens interdit. Mais un jour, sans savoir pourquoi ni comment, la rue menant au marché couvert fut entamée par une armée de manoeuvres qui s'en prirent aux pavés délimitant les trottoirs: il aura fallu plus de six mois en raison des pluies sporadiques pour que la rue soit achevée. Aussitôt ce fut le tour des rues principales; la route centrale a été goudronnée de nouveau, les trottoirs ont été refaits alors que les ruelles qui quadrillent la cité sont dans un état lamentable: tous les conducteurs pestent et jurent à cause d'innombrables nids-de-poule qui font souffrir les suspensions des voitures.
La soudaine et rapide métamorphose de l'aspect de la cité est interprétée par les habitants comme une volonté affichée des autorités pour redonner à cet ensemble qui a réuni autant les modestes épargnants que les recasés des bidonvilles de la grande ville ou les professionnels de la spéculation foncière, un visage humain, d'autant plus que le projet d'un tram reliant le village à Blida a rendu la cité plus attractive. Un bon point pour la municipalité: les déchets ménagers sont enlevés presque tous les jours et les talus désherbés au début de chaque printemps. «Quand on veut, on peut» et dans cette opération de prestige, les décideurs ont mis le paquet sans lésiner sur les moyens. «C'est un véritable tour de magie», disent les détracteurs, en ajoutant qu'«avec 200 milliards de dollars», on peut faire beaucoup de tours de magie... qu'il ne faut pas confondre avec prestidigitation, tour qui consiste à faire passer des pièces d'une main à une autre main... ou à les faire disparaître.