L'oued détourné

«Le poisson commence à pourrir à la tête» Proverbe chinois

Que Rachid Mimouni, de là où il est, me pardonne si je détourne à mon tour un de ses prestigieux titres: la tentation est très forte en voyant le nombre de grosses affaires qui encombrent les bureaux des juges et dont les procès sont renvoyés de saison en saison. La chose est d'autant plus étonnante que la presse indépendante, qui n'a pas sa langue dans sa poche, s'inspire des révélations faites à partir des rotatives non influencées par l'article 120, pour nous inonder d'informations scabreuses comportant des noms de dignitaires avec dans la marge, des chiffres et des lettres capables de faire tourner la tête au plus serein des citoyens et de lui faire douter de tout ce en quoi il a cru jusqu'à maintenant. Les procès de Khalifa, de l'autoroute Est-Ouest ou des scandales à tiroirs de Sonatrach, ne mettent pas à nu seulement les failles du système bancaire algérien, le système des passations de marchés publics, les faiblesses des mécanismes ou l'absence des appareils de contrôle des opérations financières, mais encore ils exposent à ciel ouvert le manque de rigueur dans le travail des uns et des autres. Ce laisser-aller volontaire, complice ou à mettre au compte de l'ignorance ou de l'intelligence de certains fonctionnaires ou employés, ne fait que conforter ceux qui n'ont cessé de dénoncer le système depuis le second été de la discorde, quand d'éminents hommes de la résistance nationale ont claqué la porte des institutions mises en place, pour ne pas participer au système du parti unique. Comment en est-on arrivé là? Quand un groupe d'individus croit avoir raison plus que d'autres, qu'ils sont plus patriotes et qu'ils sont infaillibles.
La raison du plus fort est toujours la meilleure. C'est ainsi qu'à peu d'exceptions près, ce sont toujours les mêmes gabarits de personnages que nous voyons défiler aux postes de responsabilité.
Quand les caciques succèdent aux caciques, comment empêcher alors les trafics d'influence qui s'instaurent dans un appareil administratif bureaucratique où le mode de recrutement fut longtemps dominé par un article 120 encore pas né. Comment expliquer alors qu'un modeste fonctionnaire (et ce n'est pas Sidi-Saïd qui me contredira, lui qui a passé tant de temps à confectionner des statuts et des grilles salariales pour ce type de corps de métiers, longtemps méprisé), comment expliquer (je me répète) que ce modeste fonctionnaire au salaire modeste et qui s'est présenté à la barre de ce procès à retentissements, puisse justifier le patrimoine immobilier qu'il détient? Il faudrait à un salarié moyen économiser une partie de son salaire depuis la prise de la smala d'Abdelkader pour arriver à un tel résultat.
Moralité: pierre qui roule n'amasse pas mousse. Conclusion: ceux qui ont roulé les autres avec des discours lénifiants, ont eu toute latitude et toutes les complicités pour se faire une place au soleil. Comme le soleil ardent d'ici ne leur suffisait pas, ils ont tout fait pour bénéficier d'une autre place au soleil plus tempérée chez l'ancienne puissance coloniale. Ce qui revient à dire, en définitive, que s'il y avait eu une démocratie avec alternance au pouvoir, les responsables feraient vite, au péril de leurs postes, la différence entre servir et se servir.
On aurait, bien entendu, connu de tels procès plus tôt, mais les dommages économiques seraient moindres. Car personne n'a définitivement raison.
«Panta rhei», dit le philosophe et «il ne reste de l'oued que ses pierres»... comme l'a répété un ancien ami, cinéaste détourné, lui aussi.