Compétences

«Pour gagner de l'argent, il faut une compétence, mais pour le dépenser, il faut une culture.» Marc Lambron

Mon ami Hassan, qui est respectueux du désordre établi, m'a retenu environ un quart d'heure au téléphone (le pôvre, il a dû griller toutes ses unités car il a utilisé son propre portable au lieu de se servir de la ligne fixe de l'administration où il végète depuis plus de trois décennies attendant avec stoïcisme que l'heure de la retraite sonne). «Comment oses-tu dire que les députés et ministres manquent d'intelligence, d'imagination et d'esprit critique? Tu portes gravement atteinte à la crédibilité de ton pays et tu viens de semer la zizanie dans mon foyer, car le beau-frère a téléphoné à sa soeur qui, sachant que tu es un ami de longue date, m'a reproché mes préférences pour les anarchistes, les bohèmes, enfin tous ceux qui, comme toi, passent le plus clair du temps à l'obscurcir. Elle me fait la gueule depuis et chaque fois que je veux placer un mot, elle me cloue le bec en disant: «Toi et tes amis!..». «Alors tu me fais honte.» J'étais vraiment peiné pour mon ami Hassan. J'ai essayé de le calmer et je lui ai répondu calmement: D'abord, il faut m'excuser de temps en temps car ma maudite plume fourche et après les révélations qui ont été étalées par le procès qui s'est déroulé à Blida, j'avais sérieusement commencé à douter de beaucoup de choses. Il faut au préalable remettre les choses à leur place: si j'ai dit à l'endroit des députés et des ministres de telles choses, c'est que tout est relatif (comme l'aurait dit Einstein!).
Chaque peuple a le gouvernement et l'Assemblée qu'il mérite. Si certains Algériens sont arrivés au sommet du pouvoir, c'est précisément parce qu'ils sont plus intelligents que ceux qui sont aux échelons inférieurs. Donc, je devrais avant tout me reprocher mon manque d'intelligence. D'ailleurs, moi qui te parle, je demeure toujours pantois devant la capacité des gens qui nous gouvernent à développer avec brio toutes les théories qui sous-tendent leurs actions. Quelle éloquence! Quelle clarté! Cependant, il faut remarquer que l'intelligence se définit ainsi: «Capacité de comprendre certaines situations ou de trouver des solutions à des problèmes posés.» Alors, pour la résolution des problèmes, tu repasseras! On ne peut nier l'évidence: alors que les chaînes s'allongent devant les stations d'essence, un responsable a le culot de dire qu'il n'y a pas de pénurie! Peut-être pour lui... Il faut conclure pour ce triste chapitre que cinquante-trois années après son indépendance, notre pays n'a développé qu'une seule industrie: celle des chômeurs, des harraga après celle des terroristes. Un ministre ou un député doivent, dans l'exercice de leurs fonctions, développer autant d'imagination qu'un auteur de science-fiction, puisque gouverner, c'est prévoir. Vingt ou cinquante ans à l'avance. Hélas, comme tu le sais, 53 ans après, nous sommes alimentairement plus dépendants que jamais et la structure de notre économie dépend toujours des hydrocarbures...Quant à l'esprit critique, il n'y a rien à dire: as-tu déjà vu un ministre ou un député claquer la porte parce qu'une loi l'a heurté? Il y en a (et ils ont un certain courage!) qui attendent d'être sur la touche pour faire de l'opposition feutrée. D'autres plus prudents, attendent que leur tour revienne, l'espoir fait vivre. Pour conclure, je te dirais simplement ceci: si nos députés et ministres sont intelligents, pleins d'imagination, c'est toujours relatif. Ceux des pays qui arrivent à résoudre leurs problèmes doivent être encore plus intelligents... Comment expliquer, dès lors, la récurrence des pénuries de toutes sortes, l'état lamentable de certains services et la malvie que mène une grande partie de la population? Je suis désolé d'avoir troublé ton ménage, et mes amitiés à ton beau-frère.»