Midi à sa porte

«La Constitution est un document qui protège le peuple du gouvernement.» Ronald Reagan

Comme chacun le sait, la vieillesse est une maladie incurable: bien des chercheurs ont vainement exploré toutes les disciplines pour trouver la pierre philosophale, le miraculeux élixir ou la fontaine de jouvence pour réparer des ans l'irréparable outrage, rien n'y fit: on a beau faire reculer les limites de la décrépitude, le destin fatal attend toujours au tournant pour faire au téméraire hanté par l'éternité, le coup du père François. Mais la vieillesse, en dépit des rhumatismes et des innombrables petits tracas qui l'accompagnent, est une saison merveilleuse pour tout homme qui échappe à l'attention d'Alzheimer: on regarde avec soin toutes les petites futilités que la jeunesse désinvolte a négligées. C'est ainsi, à cause de la déformation professionnelle acquise à force de faire souffrir les mots, que j'ai obtenu une nouvelle manie: celle de chercher l'origine des expressions les plus banales. Cette semaine, je suis tombé par hasard sur la formule bien française: «Voir midi à sa porte.» Elle a, dit-on, pour origine l'époque lointaine où les gens n'avaient ni montre, ni horloge pour leur indiquer l'heure mais avaient recours à l'utilisation de cadrans solaires. Dans les campagnes, il était fréquent que soit installé un tel cadran sur la façade de la maison orientée au sud, la plupart du temps au-dessus ou à proximité de la porte d'entrée.
Ainsi, lorsqu'un occupant de la maison voulait savoir l'heure qu'il était, et à la condition qu'il fasse soleil (petite contrainte incontournable), il lui suffisait de passer la tête à sa porte et de regarder le cadran. Et s'il était midi, il voyait midi à sa porte.
Mais l'imprécision des cadrans solaires ordinaires étant notoire, deux voisins, chacun avec son propre cadran solaire, pouvaient ne pas voir midi au même moment. C'est ainsi que chacun voyait midi à sa porte et ensuite, le goût de l'homme pour les métaphores a fait le reste. Pour traduire, il suffit de dire que chaque homme utilise ses propres critères, ses propres paramètres pour analyser, juger une situation donnée. Par extension, on pourrait dire que chacun, dans une polémique engagée, développe les arguments qui servent au mieux ses intérêts. C'est hélas! ce qui se passe pour cette pauvre Constitution menacée de révision imminente. Mais il y a des mois que l'on colporte cette rumeur comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête de ladite Constitution, qui ne mérite pas un tel sort, selon certains. Mais qu'a-t-elle fait pour mériter d'être molestée par ceux qui se sont mis à son service et qui ont juré de la défendre, la main sur le coeur. Elle qui avait tous les avantages d'un texte minutieusement mis au point par des spécialistes sortis des grandes écoles, voilà qu'elle a perdu son charme et qu'on l'envoie on ne sait où se faire administrer un lifting. Mais qu'est-ce donc que notre Constitution? C'était à l'origine une loi fondamentale adoptée en catimini dans un cinéma de quartier par une équipe de gros bras qui l'ont imposée à la première Assemblée nationale qui représentait alors une légitimité. Cela a produit tant de courants d'air que des portes ont claqué. Cette Constitution reçut la définition de «serpent qui se mord la queue» (Maurice Duverger) tant les pouvoirs de l'Exécutif étaient exorbitants. Depuis, elle a été suspendue, remise sur les rails, remodelée, retouchée, replâtrée, repeinte, aromatisée aux fines herbes sans pour autant que les droits du marcheur, du non-jeûneur, du libre-penseur, de l'écrivain public, soient respectés. La nouvelle mouture est annoncée comme imminente: on la soupçonne d'abord d'être dans un des nombreux tiroirs de la Présidence, sur le bureau du salon du président de la chambre haute, dans le frigo de la chambre basse, entre deux prêches de Saâdani, chez les Schtroumpfs ou bloquée entre deux ourdis de la main de l'étranger... En attendant cette fantomatique mouture, efforçons-nous, au moins d'appliquer le Code de la route. C'est à notre portée!