Embouteillages

«Qu'importe le bouchon, pourvu qu'on ait l'ivresse.» Kurzas

Le beau temps qui règne implacablement est inhabituel pour ce mois d'avril. Ce n'est pas la seule raison pour expliquer les inextricables bouchons qui donnent au moindre déplacement un caractère d'exploit. Les Algériens travaillent-ils? C'est la question, qu'en général, on se pose et qui mérite d'être posée, non seulement par les professionnels du sondage ou les amateurs de statistiques, mais aussi par les observateurs désintéressés qui se demandent, à chaque fois qu'ils considèrent la multitude de véhicules qui déferle sur les rues des grandes villes et surtout à la vue des bouchons qui paralysent les artères de ces bourgades devenues trop petites: tout ce beau monde qui paraît faire ses courses à longueur de journée travaille-t-il? Comment se fait-il que ça marche, (ou presque)? Les Algériens sont-ils rentables? A part ceux qui passent le reste de leur existence à vendre des produits «made in» Europe ou Asie ou à faire rendre à la terre les trésors qu'elle a, jadis, engloutis, il semblerait que non: nos concitoyens ont l'air d'être continuellement en vacances... Heureusement que la géologie travaille pour eux!
Et pourtant, si vous sortez un jeudi matin aux premières lueurs de l'aube du mois de juillet, vous serez saisi par l'intensité de la circulation qui anime les routes. Des véhicules de toutes marques, de tous types et de tous tonnages se pressent sur le ruban d'asphalte: il y a d'abord les poids lourds chargés de matériaux de toutes sortes (matériaux de construction, produits chimiques, denrées alimentaires, animaux domestiques destinés à l'élevage ou à l'abattoir...); viennent ensuite les véhicules de tourisme, plus nombreux, qui se faufilent entre les impressionnants mastodontes et se livrent à une véritable corrida, à un rodéo ou à des courses-poursuites sans fin sur une route parsemée d'embûches, d'obstacles, de ralentisseurs imprévus, de points de contrôle imprévisibles de gendarmes vigilants... Une jeunesse nombreuse emprunte les nombreux transports publics pour se rendre à l'école, l'université ou l'atelier. Mais ce qui frappe encore plus dans l'esprit, ce sont les nombreux chantiers qui s'échelonnent des deux côtés de la route nationale: les haies de cactus, les clôtures, les arbustes, les arbres sont abattus pour que s'édifient des maisons à plusieurs étages qui font des taches grises au milieu de la verdure. On pense à l'avenir des enfants: un commerce au rez-de-chaussée, le logement aux étages; il ne reste plus qu'à attendre que le client freine devant la bâtisse, pour exprimer son embarras du choix devant des amoncellements de marchandises hâtivement déposées. Des ouvrages de toutes sortes sont entrepris avant et après l'imposant barrage de Oued Aïssi qui met en relief l'imposante découpe des monts du Djurdjura. Les routes s'élargissent de plus en plus pour contenir le flot envahissant de véhicules de plus en plus nombreux, de plus en plus neufs, de plus en plus chers. Et il n'y a pas que la Kabylie qui connaît ce regain. D'Alger à Zéralda, on peut constater tous les jours les changements de paysage qui s'opèrent à vue d'oeil: ponts, trémies, bâtiments de l'Aadl groupés en d'immenses cités qui donnent le vertige. Ce seront les fourmilières de demain.
Et cette armée de travailleurs, à l'assaut des talus, désherbant, grattant la terre, ramassant des déchets...Mais ce ne sont pas les seuls symptômes d'une reprise que tout le monde attendait comme on attendait ce gros nuage noir en période de sécheresse: le défilé de responsables politiques étrangers, américains, français, russes, chinois, coréens, malaisiens et arabes, l'installation d'institutions financières étrangères, la visite de responsables de partis français opposés à la scélérate loi sur l'immigration, la venue de prestigieux chefs d'Etat sont autant de signes qui annoncent la reprise économique, c'est-à-dire la diminution du chômage, l'augmentation de la production et de la consommation qui attend l'octroi du crédit.