Une tchipa, une!

«Montrez-moi patte blanche, ou je n'ouvrirai point.» La Fontaine

Quand j'étais gosse, j'étais friand des films muets américains, ces «slapsticks» où de mémorables courses-poursuites entraînaient de pathétiques farceurs et des flics patibulaires taillés comme des armoires à glace. Longtemps, je m'étais demandé pourquoi les Mack Sennett, Harold Lloyd ou Charlot avaient une dent contre la respectable maréchaussée qui, à mes yeux, représentait la première garantie de l'ordre et de la sécurité. C'est plus tard, en voyant des films sur la maffia américaine ou sicilienne, que j'ai découvert que la première cellule de la corruption est ce flic débonnaire qui, détaché, pour représenter la loi dans un quartier populaire, ferme les yeux sur les actes répréhensibles des riches et mafieux et qu'en échange, il recevait des dividendes de la part de ceux qui transgressaient la loi. Dans mon enfance, j'avais commencé à entendre parler très tôt de la corruption. Elle touchait surtout des employés d'état civil qui «arrangeaient» certains pères de famille de diverses manières. Les premiers travailleurs émigrés qui avaient découvert le bonheur des allocations familiales oubliaient toujours de déclarer le décès d'un de leurs enfants (en ce temps-là, la mortalité infantile faisait des ravages). Plus tard, un autre enfant remplaçait celui qui était mort. Mais au moment du mariage ou du service militaire, le père de famille était obligé d'avoir recours à l'employé indélicat pour avancer ou retarder de deux ans, la candidate au mariage ou le futur conscrit. Ce fait là, je l'ai vérifié moi-même, quand, étant employé éphémère d'un état civil, je vis un respectable employé aux écritures empocher de l'argent après qu'un client lui eut chuchoté quelque chose à l'oreille. En kabyle, la corruption était appelée «thajeaâlt» qui désignait la somme versée au corrompu par le corrupteur. En France, elle était d'abord désignée par la douce expression «graisser la patte», en ces temps où l'huile d'olive était rare, donc chère, les clients qui voulaient accélérer une procédure administrative glissaient une motte de saindoux dans la main de l'indélicat employé. Puis, les moeurs évoluant, on la remplaça par le terme de pot-de-vin avant de la traduire par le terme neutre de «commission». C'était tellement courant dans l'administration coloniale que la première victime des partisans fut un chef cantonnier qui avait l'habitude d'exiger des candidats aux chantiers communaux un petit quelque chose. C'était en général un poulet bien engraissé. D'ailleurs, le deuxième attentat qui visa un compatriote (le premier fut dirigé contre un garde-champêtre qui ne voulait pas se démettre malgré les injonctions de l'ALN naissante),fut un chef de chantier communal. C'est dire qu'à l'époque, et de ce fait, la lutte de libération rimait avec lutte contre la corruption. Mal en point quand je découvris que «thajeaâlt» était devenue à Alger la «tchipa» et que c'est une pratique courante depuis l'époque turque qui avait fait le mot «bakchich», vocable très courant dans le Grand Moyen-Orient. Il n'y a pas si longtemps, avant l'arrivée de la téléphonie mobile, il fallait connaître quelqu'un pour avoir un numéro de téléphone, pour avoir un logement, une voiture au prix Sonacome, un frigo, enfin tout ce dont la demande est supérieure à l'offre du socialisme spécifique:en un mot, dans tous ces cas, il fallait «montrer patte blanche». Alors, il ne faut pas s'étonner que cette pratique se soit enracinée dans nos moeurs. Il ne faut pas s'étonner qu'à présent on voit défiler à la barre des personnages de plus en plus huppés: des walis, des responsables de banque, des directeurs de sociétés, tous les individus chargés d'administrer les biens publics, sont de plus en plus nombreux à fréquenter les cours de justice. Et si le premier réflexe de ces fonctionnaires est de servir ou de servir les leurs, c'est que, sans doute, ils étaient frustrés de voir d'autres se servir impunément. Que celui qui ne s'est jamais servi, leur jette la première pierre.