Les petits-enfants de l'oncle Tom

«En Allemagne, j'ai été mieux traité que dans mon propre pays.» Jess Owens

La guerre de Sécession eut pour principal résultat la fin d'un système esclavagiste qui déshonorera longtemps les pays européens qui sont à l'origine de cet ignoble trafic que ni la Déclaration d'indépendance de 1776 ni celle des Droits de l'homme de 1789 n'ont pu supprimer. Le chemin de la lutte pour la liberté sera long pour les Noirs: c'est une jeune Noire qui refusera de céder sa place à un blanc dans un bus qui va déclencher un mouvement qui ne s'arrêtera qu'en 1954. Rosa Parks est devenue célèbre le 1er décembre 1955 à Montgomery (Alabama) en refusant de céder sa place à un passager blanc dans l'autobus conduit par James F. Blake. Arrêtée par la police, elle se voit infliger une amende de 15 dollars le 5 décembre; elle fait appel de ce jugement. Un jeune pasteur noir inconnu de 26 ans, Martin Luther King, avec le concours de Ralph Abernathy, lance alors une campagne de protestation et de boycott contre la compagnie de bus qui durera 381 jours. Le 13 novembre 1956, la Cour suprême casse les lois ségrégationnistes dans les bus, les déclarant anticonstitutionnelles. Le Mouvement des droits civiques aux États-Unis depuis 1954 hérite des luttes précédentes. 1954 est l'année de l'adoption de l'arrêt Brown V. Board of Education, qui déclare anti-constitutionnelle la ségrégation raciale dans les écoles publiques. Les années suivantes seront consacrées à étendre la déségrégation à tous les États du pays et à intensifier la lutte pour les droits civiques. Certains universitaires parlent de «Seconde Reconstruction», en référence à la Reconstruction qui a suivi la guerre de Sécession et pendant laquelle l'esclavage a été aboli, bien que la législation raciste ait été en dernière instance légitimée par la Cour suprême (arrêt Plessy V. Ferguson, 1896). Le mouvement des droits civiques, qui revendiquait d'abord des droits égaux pour les Afro-Américains, visait aussi, à plus grande échelle, l'égalité des droits pour toute personne vivant aux États-Unis. Ainsi, les Amérindiens se constituent en American Indian Movement et obtiennent en 1968 le vote de l'Indian Civil Rights Act; le Chicano Movement se forme; de même que le Gay Liberation Front qui se constitue à la suite des émeutes de Stonewall en 1969. À la suite du vote du Civil Rights Act en juillet 1964, signé par le président Lyndon Johnson, aux émeutes raciales (hot summers) et à l'émergence du Black Power, qui radicalise la lutte pour les droits civiques en prônant le «nationalisme noir», Martin Luther King et l'équipe du Southern Christian Leadership Conference (SCLC) lance en 1967 la Poor People's Campaign (Campagne des pauvres), qui lutte pour les droits sociaux et contre la pauvreté, sans distinction de race; King parle alors de «seconde phase» dans le mouvement des droits civiques, mais son assassinat en avril 1968 affaiblit la campagne. Aussi, la signature des Droits civiques en 1964 par le président Johnson n'a guère amélioré la situation des Noirs américains pas plus que l'élection d'un président de couleur n'a arrangé les choses pour les descendants d'esclaves d'origine africaine. Les récentes émeutes de Ferguson puis de Baltimore montrent que l'administration américaine est gangrénée jusqu'au plus profond d'elle-même par cette peur insidieuse qui enfante le racisme. Le scénario est toujours le même: un noir meurt suite à une bavure policière et les auteurs de ces bavures sont relaxés par une justice borgne. Et on ne voit guère la fin de ce scénario à répétitions. Au lieu d'envoyer ses contingents semer les graines de la démocratie à l'étranger, à l'ombre des derricks, l'Oncle Sam devrait retourner d'abord son champ.