Aveuglement

«C'est un comble pour un aveugle que d'être dur d'oreille!» Kurzas

Mon ami Hassan est impayable! Il est d'une naïveté et d'une candeur qui n'ont d'égales que son patriotisme. Malgré les années passées et la modestie de sa situation sociale, sa foi en ce pays pour lequel il aurait donné sa vie si l'occasion lui avait été donnée, n'a pas du tout été ébranlée.
«L'Algérie avant tout!» est son slogan favori, bien que ce ne soit pas lui qui l'ait inventé. Mais il a toujours adhéré à cette fabuleuse vision d'un pays prospère où tous les Algériens, la main dans la main, iraient vers un avenir radieux. Il a toujours foi en les responsables qui sont nommés, désignés ou élus. D'ailleurs, lui il croit au trucage des urnes, pense que c'est un détail insignifiant dans la vie d'un pays. Les hommes ou les femmes qui accèdent aux responsabilités politiques sont tous dignes de confiance.
«S'ils sont arrivés là, c'est qu'ils le méritent bien. Le peuple n'est quand même pas aveugle», se plaît-il à répéter. Et quand un responsable est limogé, remercié ou a démissionné, avec à la fin de son exercice, un bilan plus que mitigé, Hassan se contentera de dire avec l'air de quelqu'un de convaincu: «Ce n'est pas de sa faute! Il était mal conseillé, mal entouré! Et puis, la conjoncture internationale n'est pas favorable aux régimes qui défendent la souveraineté nationale.» Hassan est comme cela: tout d'une pièce! Il avait applaudi à s'en rompre les phalanges, quand il avait entendu un jour Ben Bella déclarer à Aïn Benian: «Les bourgeois, on les emmènera tous au hammam pour les dégraisser.» Quelle image forte! Cela ne peut venir que d'un homme sincère. Mais Hassan s'est tout de suite entiché du successeur pour des raisons diamétralement opposées... Un simple remaniement ministériel, tout juste un réajustement technique lui redonne du tonus et le voilà embarqué vers des spéculations sans fin! Et vogue la galère! Les seules années où le doute l'a effleuré, c'est pendant la guerre civile. Mais même là, il a résisté. Il a vibré pour Boudiaf, il s'est repris sous Zeroual et depuis Bouteflika, il croit dur comme fer que le pays est sorti de l'ornière.
Alors, depuis qu'il a entendu les propos comme quoi la loi était au-dessus de tout et qu'elle allait être appliquée sans restriction et sans dérogation, il a exulté: «Voilà ce qui nous manquait: appliquer la loi sur tous et partout! Ça va bigrement changer.» J'ai beau lui dire que c'est très dur d'appliquer la loi dans un pays où les dérogations sont légion et où les citoyens sont si réfractaires.
«Regarde! lui dis-je. Tu as vu comment les gens conduisent: aucun respect pour le Code de la route et encore moins pour celui qui roule devant, à côté ou derrière. Tu as vu comment les gens se comportent: ceux qui sont à bord d'un gros véhicule méprisent ceux qui ont de petites cylindrées. Ceux qui ont des voitures de luxe, genre 4x4 avec pare-buffles à l'avant et une immense roue de secours à l'arrière se conduisent comme si la route leur appartenait. Je ne te parle pas des coups de klaxon, des queues de poisson, des attitudes provocatrices. La plupart roulent sur la voie d'arrêt d'urgence, téléphonent en conduisant, changent de file sans se soucier des autres. Je n'oublierai pas non plus ces jeunes qui considèrent que la voiture est un jouet et qui slaloment dangereusement entre les files de voitures. Beaucoup d'entre eux finissent sur des fauteuils roulants ou dans des centres hospitaliers de rééducation. Mais ce sont avant tout leurs parents qui devraient être rééduqués. Et toutes les campagnes de prévention et tout le talent de la compétence d'un Lazouni n'y ont rien changé! Tu sais que j'ai connu quelqu'un qui a quitté le pays pour la simple raison que les gens se comportent mal sur la route.» «Ils conduisent comme ils se conduisent», m'a-t-il fait remarquer, avant de me dire au revoir. Mais Hassan croit toujours fermement que les jours heureux sont pour demain.