La liberté, c’est les autres

La modernité a, elle aussi, ses anomalies. Le développement des sciences techniques a permis à l´homme la conquête de la nature et de son environnement pour son confort, au même titre que le développement des sciences sociales (philosophique et politiques) lui a permis de gagner les libertés de vivre et de penser. Nous vivons à l´ère de la modernité, nous dit-on. Pourtant les Hommes vivent plus que jamais dans une sorte de solitude. Ils ne se parlent plus. Se comprennent peu.
Une bizarrerie à l´heure où les nouvelles techniques d´information et de communication relient, en temps réel, les coins de la planète les plus éloignés les uns des autres. Comment se fait-il que les peuples aussi différents par la culture, les traditions et la langue voyagent, communiquent, parlent, s´informent, débattent en permanence grâce au miracle des nouvelles technologies et, dans le même temps, se recroquevillent, se renferment sur leurs seules certitudes jusqu´à arriver, souvent, à s´affronter dans la violence? Il y a sept mille ans, les Sumériens ont fait le projet fou de construire une tour qui atteindrait le ciel pour se rapprocher de Dieu et lui parler... d´une seule langue. Elle s´écroula parce qu´ils furent frappés par un sort maléfique qui ne leur permettait plus de se comprendre. Est-ce à dire que nous n´avons pas encore fini avec cette histoire racontée en introduction de la Bible, dans la Genèse? Que veulent les sorciers des temps modernes en allant chercher provocation sur provocation, des prétextes religieux, culturels, historiques pour semer la haine, la terreur, la désolation et la misère entre peuples et individus? Jusqu´à l´intérieur d´un même peuple, d´une même tribu, voire d´une même famille, le cloisonnement, le repli sur soi et le refus de la différence font des ravages. Le drame est d´autant plus intense parce qu´il ne gangrène pas les seuls intégristes et dogmatiques des idées, quelles qu´elles soient. Le mal a atteint les hérauts de la liberté. Les démocrates. Pour ne pas chercher plus loin, regardons le ton du dialogue chez nous. Ce fameux débat démocratique. Si, sur la forme, certains habillent le discours d´injures, de grossièretés et de violences; sur le fond, leur discours est, souvent, bâti sur des concepts éculés, des mensonges chiffrés, des trahisons de principes. Faut-il s´étonner du désintérêt du citoyen lambda du débat politique, culturel national? C´est que chaque intervenant majeur dans le débat conçoit sa propre démocratie, sa propre liberté de croire et de dire.
Le dialogue c´est nous; la démocratie c´est nous, vous disent certains porte- voix. Vous n´êtes plus considéré comme acteur, mais comme sujet. A trop vouloir faire votre bien-être, votre bonheur, les gourous des temps modernes sèment la solitude et la désespérance. «Tu ne songes qu´à dévorer ton bonheur; c´est pourquoi il t´échappe; il ne tient pas à être dévoré par toi», écrivait le théoricien et psychiatre autrichien Wilhelm Reich. Les intolérants de tous bords se vengent sur leurs semblables parce qu´ils sont frustrés du bonheur de vivre. Ils détruisent les passerelles de l´amitié, de l´écoute et du dialogue. «L´Autre» les effraie parce qu´il est différent.
Je sais que les esprits sains, comme ceux des musulmans du monde entier, sont choqués par les épisodes morbides et réguliers des attaques violentes de l´Islam, développées surtout, depuis les événements du 11 septembre 2001 qui ont marqué les USA.
Cela peut-il cacher les intolérances et les violences de tous genres que nous vivons chez nous, entre nous? S´il faut travailler au dialogue avec les autres peuples, il est tout aussi vital pour notre survie de dialoguer entre nous. Sans exclusive. Il nous faut nous libérer de nos démons pour pouvoir affronter ceux des autres.
Wilhelm Reich qui a décortiqué les conséquences de l´idéologie et de la propagande fasciste dans l´Allemagne hitlérienne n´a pas hésité à mettre le citoyen allemand face à ses responsabilités dans la montée du fascisme. «J´ai découvert ce qui faisait de toi un esclave: tu es ton propre argousin. Tu es seul et unique responsable de ton esclavage. Toi et personne d´autre. Moi, je te dis: ton seul libérateur c´est toi.» Puisque nous n´avons pas d´autre alternative politique que la démocratie, alors défendons d´abord les principes du dialogue, son principe de base élémentaire.

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