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L’AVENIR DE LA CULTURE

Les enjeux du théâtre algérien

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Les auteurs algériens de pièces de théâtre ne se sont pas enfermés dans une conception esthétiqueLes auteurs algériens de pièces de théâtre ne se sont pas enfermés dans une conception esthétique

Le théâtre algérien dans sa forme moderne est né il y a un siècle environ, sous l’angle de la lutte anticoloniale.

Le théâtre est un art qui est lié directement aux questions de sociétés. Se mettre à l´écoute de son évolution c´est suivre le mouvement de l´histoire culturelle d´un peuple. Un nouvel ouvrage remarquable sur l´histoire du théâtre algérien vient de paraître aux Editions Orizons-L´Harmattan, écrit par le professeur Hadj Dahmane, un universitaire algérien, homme de culture au fait de la pratique du quatrième art. En dépit de son importance indiscutable, le théâtre algérien n´a pas inspiré de nombreuses études scientifiques. Les articles et les dossiers journalistiques sont plus foisonnants. En revanche, à elle seule, l´oeuvre de Kateb Yacine a suscité plusieurs thèses. Ce nouvel ouvrage arrive à point.

L´attachement à la culture de l´Algérie
Hadj Dahmane avec passion et rigueur aborde l´histoire du Théâtre national. Il saisit que cet art se produit en Algérie sous l´angle de l´engagement de dramaturges liés à leur peuple, axes majeurs, non seulement du Théâtre, mais de la littérature algérienne. L´Algérie du XXe est celle de l´histoire du nationalisme et de la lutte de Libération. Le Théâtre national a souvent reflété avec génie cette dimension majeure, que ce soit en langue arabe classique, en arabe dialectal ou en langue française. Le souffle, qui traverse cette histoire du théâtre, est celui de l´attachement à la culture de l´Algérie.
Les auteurs algériens de pièces de théâtre ne se sont pas enfermés dans une conception esthétique des choses, mais ont traduit avec force et liberté les aspirations du peuple. Hadj Dahmane précise que le concept de l´engagement chez des auteurs à dimension universelle comme Goethe, Sartre, Feuerbach, Kateb Yacine, le contexte sociopolitique est souvent pris en compte. En Algérie, notamment à partir des années 1920, le théâtre va se confondre avec le Mouvement national.
Toutes les pièces clés de cette période sont décortiquées et analysées par ce livre, facile à lire, qui sera une référence pédagogique: pièces de Bachetarzi, de Ksentini, de Allalou... Tout comme celles nées à partir de 1930, jusqu´à nos jours, y compris celles initiées par l´association des ouléma musulmans qui va à son tour être à l´origine d´un théâtre d´expression arabe littéraire engagé et nationaliste: pièce de Abderahmane el Djillali et de Abderrahmane Madhoui.
A partir de 1954, le FLN a eu sa troupe de théâtre qui a eu comme mission de représenter la cause algérienne sur scène à travers des tournées internationales: théâtre de Mustapha Kateb et d´Abdelhalim Raïs. A ce moment, le théâtre algérien, y compris avec les pièces de Kateb Yacine, comme Le cadavre encerclé, donnera à la Révolution algérienne une dimension internationale.
Après l´Indépendance le théâtre algérien contribuera à sa façon à la construction de la Culture nationale. Le théâtre de Alloula en particulier, mettra sur scène les thèmes de la révolution agraire, la gestion socialiste des entreprises et de la justice sociale.
Alloula, tout comme Kaki, s´est lancé dans un travail de réflexion critique sur la langue théâtrale, la mise en scène propre à l´Algérie.
Selon l´auteur de cet ouvrage, fort bien écrit, à partir des années 1980 et plus encore les années 1990, les difficiles conditions culturelles, économiques et la crise politique ont vu émerger un nouveau théâtre contestataire. Le théâtre, comme celui de Slimane Benaïssa, tente de résister aux replis et intolérances de certaines franges de la société et remet en cause un certain nombre de valeurs, de pratiques et conceptions. Le problème des enjeux politiques et culturels à la scène existe depuis qu´il y a une réflexion sur l´art.

Défendre les opprimés et les masses
La conception même d´un engagement à la fois artistique et politique, quand l´un s´articule par l´autre, est étroitement liée à l´idéal révolutionnaire du XXe siècle, avec en propre le génie des masses. La culture algérienne se veut rebelle et contestatrice sur nombre de points, attachée à la communauté médiane, alliant authenticité et progrès. Le théâtre en est un des aspects. Ce n´est pas pour rien que les dramaturges modernes que l´auteur aborde dans ce livre sont engagés, qu´il s´agisse de Kateb Yacine, de Slimane Benaïssa et d´Abdelkader Alloula, qui ont écrit des pièces qui se réfèrent à l´histoire de l´Algérie et de surcroît, présentent des parallélismes intéressants avec d´autres justes causes politiques et conflits internationaux.
Par-delà la diversité des approches et points de vue, Hadj Dahmane précise que le théâtre produit depuis près de cent ans est typiquement algérien et reflète des débats qui traversent la société, cependant, il ajoute qu´en plus: «s´il y a une véritable héroïne qui traverse les oeuvres, ce n´est plus une nation parmi d´autres, mais la question d´une répétition de l´oppression, et surtout une épopée réflexive des peuples...»
Le théâtre algérien dans sa forme moderne est né il y a un siècle environ, sous l´angle de la lutte anticoloniale et de la défense de l´identité nationale, puis pour défendre les opprimés et les masses assujettis à des formes multiples de domination. C´est pourquoi, l´un des plus grands axes de créativité du théâtre algérien est celui de l´engagement pour les causes justes, qui l´a marqué dès sa naissance. Son combat est celui de la liberté et du patriotisme contre toutes les formes d´injustice. En même temps, il faut savoir que des formes pré-théâtrales existent depuis des siècles dans notre culture et riche patrimoine.
Toutes les étapes de l´évolution du théâtre algérien sont passées en revue avec un sens profond de la synthèse et du discernement, depuis l´époque des conteurs jusqu´au théâtre moderne actuel contestataire, ou simplement artistique. L´auteur constate que des talents et potentialités existent et parie sur un renouveau du quatrième art en Algérie qu´il soit expérimental ou classique. Hadj Dahmane souligne que: «On conviendra que l´ambition de toute forme artistique engagée n´est pas la perfection esthétique en soi, mais l´éveil de l´enthousiasme des masses.»
Il apparaît clairement que les thèmes majeurs du théâtre algérien, depuis ses formes primitives, relèvent de l´engagement et de l´attachement aux racines. En fait, l´auteur conclut qu´il est difficile de dissocier l´art dramatique algérien de la conception de l´engagement: al maddah, ou le conteur, le Karagouz et les saynètes étaient autant de formes exprimant le souci de la beauté et de la justice, le mécontentement et la contestation. L´art dramatique est autant un moyen de lutte citoyenne qu´un simple divertissement ou un loisir pour humaniser les rapports sociaux. C´est pourquoi, il n´est pas aisé de comprendre l´action de ce théâtre patriotique en dehors des grandes phases et enjeux de la vie politique et culturelle algérienne. En effet, il y a une relation étroite entre l´engagement de ce théâtre et le mouvement nationaliste.
En dépit de sa richesse, le théâtre algérien n´est pas arrivé à se créer un large public d´initiés et d´habitués, car, malgré le développement des troupes de théâtre amateurs et la multiplication de leurs tournées, le public reste, apparemment, peu familiarisé avec l´art dramatique. Hadj Dahmane considère qu´il faut essayer de sortir de la léthargie ou crise en tenant compte des enjeux de notre temps et des préoccupations de la jeunesse: «Le théâtre algérien devrait, à notre avis, se défaire des thèmes qui l´ont trop marqué jusqu´ici. Il est vrai que son évocation de la Guerre de Libération, au lendemain de l´Indépendance, visait à consolider les efforts gigantesques du peuple. Mais un demi-siècle plus tard, d´autres réalités ont surgi...»

La culture est l´avenir d´un peuple
Il ajoute: «Sans renoncer à lui- même, le théâtre algérien devrait développer son champ d´engagement et intensifier sa recherche esthétique, comme le voulait, entre autres, Alloula...Si l´Algérie a éprouvé, hier, le besoin d´un théâtre mobilisateur, afin de recouvrer son indépendance, de renforcer les institutions de base de l´État et de consolider la construction du pays fraîchement indépendant, aujourd´hui, c´est d´un art dramatique moderne dont elle a besoin, afin de renforcer son image culturelle, et de préserver ses acquis. Même si, il est vrai, nous ne pouvons que saluer encore ici l´entreprise du théâtre qui oeuvra à la mobilisation collective, avec pour fer de lance l´action de Alloula ou de Kaki qui visait à inciter les Algériens à renouer avec leurs racines.» En effet, le théâtre algérien est principalement le fruit du nationalisme et de la fierté d´être algérien. La priorité est de mettre l´accent aujourd´hui sur la formation et l´éducation artistique.
L´espoir est dans la jeunesse qui se veut créative dans la culture en général et l´art dramatique en particulier, comme le souligne l´auteur de ce beau livre, natif de Mostaganem, une des capitales du théâtre amateur, auteur qui rafraichit les mémoires et se tourne avec confiance vers le futur: «Il n´en reste pas moins que toutes les villes algériennes ont, chacune, sa troupe, voire ses troupes de théâtre amateur...!» La culture est l´avenir d´un peuple, si les artistes, les intellectuels, les universitaires s´impliquent et traduisent avec patience la recherche du beau, du vrai et du juste pour donner du sens à la vie collective. Il reste un avenir.

www.mustapha-cherif.net

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