Lakhdar Brahimi dérange

Il y a eu ces jours-ci une véritable levée de boucliers contre le diplomate algérien, émissaire spécial de l´ONU pour l´Irak, Lakhdar Brahimi, coupable d´avoir dit haut ce que le monde feutré et aseptisé de la diplomatie internationale pensait tout bas : Israël est aujourd´hui un fléau pour le monde et lui fait courir les plus grands risques de guerre. Un constat que le plus inapte des diplomates peut faire pour peu qu´il observe un minimum d´honnêteté intellectuelle. M. Brahimi n´a rien inventé quand il dit que la politique israélienne constitue un danger pour la stabilité du Proche-Orient. Ces propos qui seraient passés pour anodins s´ils concernaient n´importe quel pays au monde, deviennent un crime dès lors qu´ils révèlent l´aspect scélérat des actions des dirigeants israéliens dans les territoires palestiniens occupés. En Israël, et ce n´est pas une surprise, c´est l´hystérie et des appels au lynchage du diplomate algérien. Qu´a donc dit de si rédhibitoire M.Brahimi? Il a eu le tort, selon ses censeurs, d´avoir qualifié la politique israélienne de «poison pour la région». En effet, interrogé par la radio française, France Inter, sur la situation au Moyen Orient, Lakhdar Brahimi a eu le courage de dire haut et fort : «Il n´y pas de doute que le grand poison dans la région, c´est cette politique israélienne de domination et de souffrance imposée aux Palestiniens (...)». Des mots qui ont porté parce qu´ils sont authentiques et dépeignent la situation intenable qui est faite aux Palestiniens depuis bientôt quatre ans, exactement depuis septembre 2000 et la profanation de l´Esplanade des Mosquées, à El Qods-Est occupée, par Ariel Sharon. Depuis cette date des milliers de Palestiniens ont été tués par l´armée israélienne d´occupation, des dizaines de dirigeants palestiniens ont été victimes d´assassinats ciblés, en avril 2002 un massacre à ciel ouvert a été organisé au vu et au su de la communauté internationale dans les camps de réfugiés de Jénine, Israël interdisant même à une mission de l´ONU de se rendre sur place pour enquêter. Toute critique des crimes et violences commis par Israël contre les Palestiniens est estimée «contre-productive» et «déséquilibrée» par ceux-là mêmes qui ne font rien pour protéger le peuple palestinien et mettre un terme au génocide dont il est victime de la part d´Israël. L´Etat juif est aujourd´hui intouchable alors que la communauté internationale, tétanisée, refuse de regarder la vérité en face. Un fait unique dans les annales où un Etat militariste et intégriste, fondé sur le diktat de la force et la religion, impose à la communauté internationale le silence sur ses crimes. Alors même que ses mains n´ont pas encore séché du sang des martyrs Al-Rantissi, cheikh Yassine, Abou Ali Moustapha et tous les dirigeants palestiniens assassinés sous ses directives, ces dernières années, arrogant, Sharon interpelle le secrétaire général de l´ONU, Kofi Annan, lui demandant de «prendre des mesures» après les déclarations de «son envoyé spécial en Irak». Pendant ce temps, la communauté internationale regarde ailleurs et ne veut pas voir les crimes qu´Israël commet quotidiennement dans les territoires occupés. Or, M.Brahimi n´a fait que relever ces faits, des faits d´ailleurs vérifiables pour peu que l´on veuille bien les voir. Ainsi, l´ONU qui n´a jamais pu faire appliquer, par Israël, les résolutions du Conseil de sécurité, prend-il ses distances avec les déclarations de M. Brahimi, lorsque le porte-parole de M. Annan, Fred Eckhard, va jusqu´à dire que M. Brahimi avait «exprimé une opinion personnelle», et qui à l´évidence n´est pas celle de l´ONU. Toutefois, confirmant ses déclarations Lakhdar Brahimi indique. «Ce que j´ai dit c´est que la politique d´Israël, pas Israël, est un poison pour la région et que c´est le sentiment de tout le monde dans la région et au-delà» soulignant. «Cela est un fait, pas une opinion». Ainsi, certains diplomates perdent-ils les pédales dès lors qu´il est question d´Israël, et c´est le cas du porte-parole du secrétaire général de l´ONU, M.Eckhard, qui se veut plus royaliste que le roi, déclarant à la presse «M. Brahimi est un ancien ministre algérien des Affaires étrangères et, de ce fait, il a exprimé vigoureusement des points de vue». Quel rapport entre la nationalité de M.Brahimi, ses anciennes fonctions, et ses déclarations sur la réalité israélienne? Veut-il par là dire que ceci explique cela, suggérant ainsi que M.Brahimi aurait fait montre d´un parti pris qui mettrait en cause son intégrité morale? Ce serait alors très grave de la part de ce haut fonctionnaire de l´ONU. De tels propos tenus par des Israéliens n´auraient pas eu de signification, mais venant de la bouche de quelqu´un connaissant parfaitement les états de service du diplomate algérien en faveur de la paix (cf; Liban et Afghanistan notamment) ne laissent d´intriguer par ce qu´ils ont d´équivoque, égratignant au passage un homme dont la probité intellectuelle est reconnue par ses pairs. Ce qui est en cause aujourd´hui en fait, c´est l´incroyable impunité dont bénéficie l´Etat hébreu et c´est cela le vrai problème faisant obstacle au retour de la paix au Proche-Orient.