Quels changements pour les Arabes?

C´est le thème essentiel qui sera traité (samedi et dimanche) par le Sommet arabe de Tunis. Aussi, la question n´est pas seulement protocolaire et touche au principe même de ce que veulent faire les Arabes lorsqu´ils parlent de réformes, alors même que cette option ne leur a jamais effleuré l´esprit avant que la superpuissance américaine ne décide de «démocratiser» le monde arabe avec son projet de «Grand Moyen-Orient» (GMO). Un GMO perçu comme une épée de Damoclès menaçante par des potentats arabes qui tentent de sauvegarder de ce qui peut l´être de l´absolutisme qu´ils exercent sur leurs populations respectives. De fait, le monde arabe comprend vingt- deux pays (dont l´Autorité autonome palestinienne qui représente la Palestine) dont chacun d´eux - jaloux de sa souveraineté et de ses prérogatives - voit midi à sa porte.
On parle ainsi de réformes soutenues par deux projets.
1) les réformes dans les pays arabes proprement dit, ce qui implique, à tout le moins, des révisions déchirantes dans les démarches politiques et sociales qui fondent actuellement les Etats arabes;
2) la réforme de la Ligue arabe, un dossier qui s´avère plus important que l´intérêt mitigé que lui accordent les dirigeants arabes. M.Amr Moussa, secrétaire général de la Ligue arabe, dans des déclarations faites lundi, affirmait que «le train de la réforme dans les pays arabes a démarré».
Certes, M.Moussa ne précise pas s´il s´agit d´un TGV (train à grande vitesse) ou seulement d´un omnibus (train s´arrêtant à toutes les gares et mettant une éternité pour joindre l´une à l´autre). Sans doute que c´est trop lui demander s´il eut fallu solliciter plus de précisions, d´autant plus que l´affirmation du démarrage des réformes est quelque peu spécieuse par rapport aux réalités du terrain. En effet, la question qui se pose aujourd´hui est de savoir jusqu´où les souverains et chefs d´Etat arabes sont prêts à aller et quelles seront les portées et dimensions réelles de cette réforme. Touchera-t-elle aux domaines dits de souveraineté, lesquels induisent autant un blocage dans l´émancipation des pays arabes que freinent une véritable coopération interarabe? Dès lors, les Constitutions nationales seront-elles amendées dans le sens d´une coordination qualitative entre les Etats arabes, y aurait-il de ce fait, ouverture du champ politique et médiatique arabe donnant à d´autres options politiques de gouverner et de s´exprimer? Cette donne, certes pas exhaustive, est nécessaire mais cependant pas suffisante, indicative, cependant, de ce que les Arabes seront amenés à entreprendre si assurément ils sont sérieux dans leur dessein de réformes. En effet, sur les 22 Etats membres de la Ligue des Etats arabes, 8 sont des monarchies plus ou moins absolutistes, 11 des Républiques dont le point commun reste un pouvoir «fort», pour ne pas dire dictatorial, enfin les 3 autres pays, soit n´existe pas, (Palestine) ou n´existe plus, (Somalie) en tant qu´Etats, soit en butte à des problèmes internes insurmontables (Comores). Or, pour réformer les pays arabes, il faudrait d´une part aller vers des monarchies constitutionnelles, ce qui implique, à termes, pour les monarques l´abandon d´une part, sinon la totalité, de leurs pouvoirs au profit de gouvernements élus, le roi devenant le symbole de l´unité de la nation, d´autre part, l´avènement dans les Républiques arabes de pouvoirs et de gouvernements démocratiques, dont la légitimité est fondée sur l´alternance du pouvoir. Aussi, il convient de s´entendre sur le contenu des réformes que les Arabes comptent mener dans leurs pays respectifs car s´il s´agit seulement de mettre un vernis sur ce que sont les pouvoirs arabes actuels sans remettre en cause les socles dirigistes sur lesquels sont construits les pouvoirs (sans partage) des hommes forts des Etats arabes, cela reviendrait, dans le meilleur des cas, à une fuite en avant, les Arabes n´étant toujours pas prêts à la démocratie. Or, peut-on parler de réformes de la Ligue arabe sans d´abord remettre en cause les pouvoirs sans limite des dirigeants arabes, dans la mesure, où si réforme il y a, il faudrait nécessairement que les Etats abandonnent une parcelle de leur souveraineté au profit de la Ligue arabe, (ce qui est le cas de l´Union européenne). Les dirigeants arabes sont-ils prêts à ce saut qualitatif dans la prise en charge des problèmes de la nation arabe? Il est permis d´en douter.
Au regard de la tendance actuelle, l´on constate a contrario que les gouvernants arabes (dont certains gèrent leur pays depuis deux ou trois décennies) cherchent surtout à conforter leurs pouvoirs, ce qui se traduit dans maints pays arabes par des chasses aux sorcières, des pressions sur la presse et les médias, des tours de vis pour ce qui est des libertés démocratiques et des droits de l´Homme, alors que les timides ouvertures en direction de la femme arabe sont trop peu crédibles pour constituer l´avancée souhaitée par les citoyennes arabes. Certes, réformer, il vaut mieux tard que jamais, mais, au train (celui annoncé par M. Moussa) où les Arabes veulent mener leurs réformes, il faudrait sans doute mieux attendre de voir pour y croire en espérant que ce ne soit pas d´ici aux calendes grecques que les Arabes auront enfin les mêmes droits et devoirs que le restant des membres de la communauté internationale.