Orgueil et mépris

T´Kout ! Voici une bourgade au piémont des Aurès, hier encore plongée dans l´anonymat qui est celui de milliers de villages et hameaux de l´Algérie profonde soudain mise en pleine lumière par des cas peu glorieux d´atteinte à la personne humaine. T´Kout semble être la (mauvaise) répétition d´une affaire semblable, qui s´était déroulée à Beni Douala, il y a trois ans et qui a mis le feu à la Kabylie. Aussi, l´assassinat du jeune Agarbi Chouieb par un garde-communal à T´Kout, apparaît ainsi comme un épouvantable remake de l´assassinat, d´un autre jeune, Massinissa Guermah à Beni Douala, dans une gendarmerie. Un mauvais remake, celui de trop, en ce sens que les leçons de la Kabylie ne semblent pas avoir été retenues, quand s´est reproduit au pays chaoui, ce nouveau déni de justice, quand la répression prend le pas sur la compréhension, quand il était attendu des autorités qu´ils agissent sur les causes et non sur les effets. Aussi, les émeutes de T´Kout et de Taghit, sont d´abord la résultante directe de la mort du jeune Chouieb que les autorités de la daïra auraient dû prendre immédiatement en charge, plutôt que de laisser gonfler le ressentiment des populations outrées par l´inaction des édiles locaux. Mais, il y a eu des arrestations - une centaine, indique-t-on de sources diverses - certains, parmi ceux arrêtés, affirment avoir subi brutalités et maltraitances. Certes, les autorités locales, gendarmerie en tête, ont démenti ce qui serait selon elles des «allégations» de la part de ces témoins victimes, selon leurs dires, de tortures. Faut-il pour autant croire sur parole les représentants de l´autorité? Sans doute, qu´il y a eu des exagérations de la part des témoins, mais il reste le fait indéniable qu´il s´est passé quelque chose à T´Kout sur laquelle s´est abattu le black-out officiel. Dès lors, il appartenait aux autorités nationales, de dépêcher des enquêteurs indépendants pour faire la lumière sur les tenants et aboutissants de l´affaire de T´Kout. Déjà, en Kabylie, le pouvoir n´a pas su, ou pu, prévenir la situation en laissant les choses se radicaliser et prendre des proportions qui ont fait boule de neige, plongeant la crise kabyle dans une impasse. Il n´existe sans doute pas de lien entre ces deux affaires, mais le scénario est le même. Il y a des moments où le pouvoir peut se tromper, mais aussi couvrir des agents de l´Etat qui auraient fauté n´est pas politique ni la meilleure solution, si l´on admet, certes, le fait que dans un Etat de droit, il ne peut y avoir de personnes au-dessus de tout soupçon. Les émeutes de T´Kout ont une raison dont la moindre est encore la situation sociale déplorable qui est celle, singulièrement, de cet arrière-pays oublié de tous. Aussi, quand l´Etat n´est pas, ou n´est plus, à même d´assurer le minimum de vie acceptable à la population, nous avons ces visages hideux de la misère qui défigure nos villages. T´Kout c´est la mal vie à l´état endémique qui est celle en fait de milliers de villages algériens perdus au fin fond du pays, jusqu´à ce que des événements - souvent tragiques - viennent les tirer de l´oubli. C´était hier à Beni Douala, c´est aujourd´hui à T´Kout, cela peut se produire demain partout dans cette Algérie déshéritée que l´on ne redécouvre qu´à l´heure des élections. Que s´est-il passé à T´Kout ? Des jeunes ont-ils été brutalisés comme l´assurent des témoins, n´en est-il rien comme le soutiennent les autorités judiciaires et sécuritaires de Batna? C´est un peu la parole des uns contre celle des autres, aussi en venir à cette extrémité, c´est la preuve que quelque chose ne tourne pas rond. Car enfin, quelque part, quelqu´un doit bien assumer ce qui s´est passé à T´Kout, avant et après les émeutes et c´est l´Etat, dans la personne de ses démembrements locaux, qui est en fait, interpellé. L´Etat de droit joue en fait dans les deux sens, si l´on excipe du fait qu´autant le citoyen que le représentant de l´autorité, sont soumis à la même loi et que personne n´est au-dessus des lois. Il ne saurait y avoir dans un Etat qui se dit de droit, des lois à deux vitesses ou à double entente, qui punit ou absout selon que vous soyez pauvre ou riche, sans piston ou bien introduit. Or, si des agents de l´Etat ont outrepassé les pouvoirs que leur délègue la loi, ils doivent, au même titre que le citoyen, répondre de leurs actes et être sanctionnés selon la loi. C´est cette absence de sanction, après l´assassinat de Massinissa, qui mit le feu aux poudres en Kabylie, c´est cette fuite en avant à T´Kout qui risque de faire des Aurès, une poudrière. Des jeunes de T´Kout ont été condamnés cette semaine à de lourdes peines de prison. Y a-t-il eu, concomitamment, des responsables locaux sommés de s´expliquer sur leurs actes ? Un gouvernement qui ne s´émeut pas face à la mort de ses administrés, voire en la banalisant, peut-il en retour, espérer la confiance populaire qui est la marque de la démocratie? En fait, les émeutes qui ont ponctué ces dernières années la vie sociale du pays, ont un fondement qui est loin d´être seulement de la manipulation à connotation politique. En fait, la hogra est l´une des réalités, amères, de ce pays qui fait que le citoyen ne trouve pas vers qui se tourner quand ce sont les édiles eux-mêmes qui, par leur attentisme, leur arrogance et leur mépris des administrés, provoquent ce ras-le-bol. Comprendre cette Algérie en marge, c´est comprendre ce qui se passe en Kabylie, à T´Kout et dans d´autres lieux, sans doute moins médiatisés, mais dont la population n´en souffre pas moins autant que les populations kabyles et chaouias. L´Algérie qui sort de douze années de terrorisme - dont T´Kout, et les villages semblables, gardent les stigmates de ces années de sang - n´a pas besoin de ce genre de bras de fer dont personne, à l´évidence, ne sort indemne, citoyens comme pouvoirs publics.